Chapitre 14 - Cornélia

Chapitre 14 - Cornélia
Confie-toi en l’Éternel, et pratique le bien;
Aie le pays pour demeure et la fidélité pour pâture.
Fais de l’Éternel tes délices,
Et il te donnera ce que ton cœur désire.
Recommande ton sort à l’Éternel,
Mets en lui ta confiance, et il agira.

Il fera paraître ta justice comme la lumière,
Et ton droit comme le soleil à son midi.
Garde le silence devant l’Éternel, et espère en lui;
Ne t'irrite pas contre celui qui réussit dans ses voies,
Contre l'homme qui vient à bout de ses mauvais desseins.
Laisse la colère, abandonne la fureur;
Ne t'irrite pas, ce serait mal faire.
Psaume 37:3-9
Nelly Ettelbronn habitait Bishwiller, dans le nord de l'Alsace. Elle était issue d'une famille très pieuse qui fréquentait l'Eglise Évangélique Méthodiste de Tabor.
C'était une fille extraordinairement jolie. Ses compagnes du lycée Polyvalent de Haguenau l'avaient inscrite, pour plaisanter, à un concours de beauté lors de la fête des vins à Marlenheim. Comme elle avait été couronnée Reine des Vendanges, elle persévéra de concours en concours, au grand dam de ses amies, jusqu'à devenir finaliste de Miss Alsace.
Mais, insatisfaite, lasse de cette ambiance de compétition, des relations superficielles et éphémères, dont elle commençait à ressentir les effets malsains, elle décida de se rendre au camp organisé pendant les vacances d'été à Landersen pour les jeunes de son église afin de faire le point.
Landersen est un centre de vacances chrétien situé dans la montagne, non loin de Munster, dans le sud de l'Alsace. Son ambiance calme et paisible, est propice à ces sortes de méditation. Au cours de ce camp, un message du pasteur sur le psaume 37 l'incita à remettre en cause sa vie présente pour suivre fidèlement son engagement dans la foi chrétienne. Elle venait d'avoir son bac à 17 ans et se rendit compte qu'elle avait passé deux ans de sa vie en choses bien futiles. Certes, elle était consciente de sa beauté, et appréciait de se sentir admirée. Mais elle ressentait au plus profond d'elle la vanité de ces concours, quand bien même elle décrocherait un jour la couronne de Miss France. Elle décida de se consacrer à ses études. Elle posa sa candidature à la Faculté de Théologie Protestante de Strasbourg où elle fut acceptée.
Ses grands-parents maternels, qui habitaient Strasbourg, lui proposèrent de l'héberger. Ils étaient membres de l'Eglise de Sion, une communauté méthodiste, dont le temple se situe Place Benjamin Zix en plein cœur du quartier pittoresque de la Petite France. Au culte dominical, elle rencontra les Navigateurs. C'était un groupe de jeunes étudiants, particulièrement fécond au sens spirituel. Malgré leurs origines religieuses différentes, car il y avait parmi eux, même des catholiques, ils avaient pris l'habitude de venir là, partager un culte chaleureux avec de vrais chrétiens et entendre les prédications du pasteur Bauer, ministre très charismatique de cette église. Chaque dimanche, ils remplissaient une bonne partie de la tribune dans le temple. Après le culte, ils prenaient le repas ensemble et organisaient parfois une randonnée dans les Vosges, à pied ou en skis de fond selon la météo et la saison.
Nelly fut séduite par le dynamisme de ce groupe. Elle s'impliqua dans la campagne d'évangélisation portée par les Navigateurs, participant à l'enquête auprès des étudiants qui servait de prétexte pour les inviter à des réunions d'étude de l'évangile de Saint-Jean, puis à l'animation de celles-ci.
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La fête de Noël
La campagne d’évangélisation des cités universitaires, qui avait débutée avec l'année scolaire, arrivait à son terme. Elle devait se clore par une fête de Noël, organisée chez John, l'un des responsables Navigateurs, qui partageait un appartement en colocation avec deux étudiants. Cette soirée était l'occasion de réunir tous ceux qui avaient participé aux différents groupes d'étude biblique.
Ce soir là, Nelly et ses compagnes étaient arrivées en avance, car elle faisait partie du groupe d'étude biblique d'Annie chargée de l'organisation et de la préparation du goûter qui devait terminer la réception. A peine entrée, elle remarqua un jeune homme perché sur un escabeau, en train d'accrocher des décorations au lustre de la pièce. Sans savoir pourquoi, en le voyant, elle pensa à Aragorn, le roi héroïque du Gondor, personnage du « Seigneur des Anneaux », un roman qui venait d’être traduit et édité en français, qu'elle avait lu pendant les vacances et dont elle était très fan. Quand il leva la tête pour la regarder, elle se rappela où elle l'avait déjà aperçu.
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C'était au début de l'année scolaire, lorsqu'elle avait accompagné la première fois ses grands-parents à l'église de Sion. A la sortie du culte, sur le parvis, il était accompagné d'une créature ravissante qui aurait pu lui causer du souci dans un concours de beauté. A en juger par leur ressemblance, ce devait être le frère et la sœur. Ils se tenaient au milieu d'un rassemblement improbable. De fait, à part Gandalf, ils étaient tous là, ses héros favoris : Galadriel et Celeborn, Elrond, Arwen et même Legolas qui tenait par la main une jeune elfe qui pourrait avoir son âge, si l'âge des elfes et des hommes pouvait être comparé. Comme pour les personnages de J. R. R. Tolkien, leur groupe semblait cimenté par une puissance d'amour et d'estime réciproque, conséquence probable d'épreuves ou d'aventures intenses vécues ensemble. Nelly croisa le regard vert, étrange et énigmatique de la jeune elfe. Et celle-ci lui adressa un sourire affectueux, comme si elle avait souhaité l'intégrer à leur clan.
C'étaient Kathleen, Peter, Michael, Sharon, Kyle et Megan qui, après les vacances passées dans la maison familiale ardennaise de Lisbeth et Johan, avaient accompagné ces derniers à leur retour à Strasbourg, avant de reprendre l'avion pour l'Ecosse. Ils en avaient profité pour passer quelques jours à visiter la ville et avaient terminé leur séjour par le culte de l'Eglise de Sion, bien qu'ils soient tous catholiques, parce que c'était l'église que fréquentaient Johan, Lisbeth et leurs amis chrétiens dans la capitale européenne.
Mais Nelly dut quitter d'urgence la Terre du Milieu, car Grand-Pas était sur le point de se casser la figure. Il était plus que temps d'intervenir.
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Voici cette fois celle qui est os de mes os et chair de ma chair !
Genèse 2:23
Johan était perché sur un escabeau en équilibre instable pour accrocher les anges en papier fabriqués dans l'après-midi par l'équipe de décoration. C'est alors qu'il la vit arriver, lumineuse, magnifique et pourtant embarrassée et timide, celle qu'il attendait depuis toujours. Il se sentit mordu au cœur. Sa tendresse pour elle le submergea comme un tsunami. Et il faillit choir de son perchoir, lâchant tous les petits anges qu'il avait dans les mains.
Elle se précipita pour l’empêcher de tomber. Elle l'aida à ramasser les anges qu'il avait laissé échapper en appréciant au passage la construction géométrique astucieuse et le pliage habile qui en avaient permis la construction en relief. Puis elle lui tint l'escabeau, en les lui passant un à un pour qu'il puisse terminer de les attacher au lustre du plafond.
— Merci ! Je m'appelle Johan, Johan MacPelt.
— Et moi Nelly Ettelbronn.
Mais devant le regard profond de Johan, avide de vérité, elle se sentit obligée d'ajouter :
— En fait, mon vrai prénom est Cornélia. Nelly, ce n'est qu'un diminutif.
— Cornélia, c'est un très joli prénom. Je l'aime beaucoup. Et je trouve qu'il te va bien.
Elle n'osa pas lui avouer qu'en fait, elle détestait ce prénom qu'elle trouvait désuet. Elle avait choisi Nelly, plus moderne, pour ses concours de beauté, un nom de scène, en quelques sortes. Et depuis, elle avait continué de le porter, par habitude. Mais prononcé dans la bouche de Johan, elle trouva tout à coup que son prénom Cornélia présentait beaucoup de charme.
— Connais-tu l'origine de ce prénom ? demanda Johan.
— Je sais qu'il vient de la bible, répondit-elle en repensant à l'obsession de ses parents à trouver des prénoms pour leurs enfants dans les Saintes Écritures.
— Dans les Actes des Apôtres au chapitre 10, précisa-t-il. Corneille, en latin Cornelius, un centurion romain, a été le premier païen à se convertir. J'aime beaucoup cette histoire que je trouve merveilleuse.
— Cornélia ! interrompit Annie en insistant, taquine, sur ce prénom. Car, en venant saluer Johan, elle venait de surprendre la fin de la conversation. Je te rappelle que nous sommes chargées de la collation, pas de la décoration.
— Tu me la laisses ? ajoute-t-elle en s'adressant à Johan.
— Oui ! Nous avons presque terminé. Si tu as besoin d'aide, je peux te libérer Lise et son équipe.
— Non ! Ça ira. C'est magnifique ce que vous avez réalisé, ta sœur et toi.
— Oh ! Nous n'y sommes pas pour grand chose. Il y a beaucoup de talents dans nos groupes.
De fait les garçons et les filles s'étaient surpassés. A un moment, alors que Johan était en train de s'interroger, inquiet au vu du temps qui restait, sur le nombre d'anges que son équipe pourrait encore réaliser et installer avant l'arrivée des invités, Lisbeth et « ses filles », comme celle-ci se plaisait à désigner les jeunes étudiantes de son groupe d'étude biblique, étaient « miraculeusement » arrivées en renfort pour reproduire, peindre, découper une foule d'anges à partir du modèle élaboré par son frère.
Cornélia admira la crèche que l'un des étudiants de l'équipe de Johan était en train de construire. Les couleurs et les effets d'ombre peints sur les morceaux de carton stylisant chaque personnage donnaient un effet de profondeur et de relief incroyable, alors que chaque pièce était collée à plat sur le mur. Des filles étaient en train de fixer une banderole « Gloire à Dieu au plus haut des cieux » afin d'achever la reconstitution de la scène de la naissance de Jésus telle que racontée dans l'évangile de Luc au chapitre 2.
Elle regretta un moment de ne pas faire partie de l'équipe de Lisbeth. Mais soucieuse de montrer qu'elle aussi était capable d'accomplir fidèlement le service qui lui était confié, Cornélia suivit Annie dans la cuisine.
A son retour, sa tache achevée, elle s'aperçut avec une pointe de regret, qu'elle avait manqué les jeux. Presque tout le monde était déjà assis, pour la partie plus spirituelle de la soirée. Elle chercha Johan des yeux et vit qu'il y avait une place libre à coté de lui. Elle alla s'y asseoir, simplement. Ils croisèrent leur regard et elle y lut une immense tendresse à son égard.
Quelqu'un lut le chapitre 2 de l’Évangile de Saint-Luc. Et John annonça son message, pour rappeler le vrai sens de Noël. A la fin, quelques étudiants racontèrent leur témoignage. Sur un signe d'Annie, Cornélia se leva pour la suivre dans la cuisine, prête à servir le goûter qui devait clore la soirée.
Depuis que Lisbeth l'avait rejoint à Strasbourg, Johan avait pris l'habitude de la raccompagner au FEC (Foyer des Etudiants Catholiques) où elle avait sa chambre, après chaque réunion de prière. Elle aurait pu, comme son frère, loger au Foyer de l'Ingénieur. Mais ils avaient choisi cette solution pour ne pas l'exposer aux excès du bizutage dans un foyer majoritairement masculin. Au moment de partir, il chercha sa petite sœur et la trouva à la cuisine, essuyant la vaisselle en grande conversation avec Cornélia. Il les aida à terminer.
— On rentre ensemble, Nelly et moi, annonça Lise en s'emmitouflant dans son manteau. Elle habite chez ses grands-parents. C'est sur le chemin. Tu es prêt à nous accompagner ?
— Oui, bien sur !
Cornélia fut charmée de pouvoir prolonger la soirée un moment avec Johan. Arrivés Quai des Bateliers, où ses grands-parents habitaient un appartement situé dans un immeuble ancien de style alsacien, elle embrassa Lisbeth en lui souhaitant une bonne nuit. Bien qu'elle ait remarqué que Johan ne faisait pas de bise aux filles, se contentant de leur serrer la main cordialement, elle s'approcha de lui comme elle l'avait fait pour sa sœur et fut heureuse en constatant qu'il lui rendit son baiser. Elle l'interpréta comme une marque de distinction.
En entrant dans l'appartement, Cornélia tomba sur son grand-père qui l'attendait, ne pouvant s'endormir en la sachant le soir dehors.
— Bonsoir ma chérie.
— Bonsoir Pépé. Tu n'es pas au lit ?
— Tu sais, ta grand-mère et moi, nous n'aimons pas te savoir toute seule, la nuit.
— Justement, je n'étais pas toute seule. J'étais avec Lise, une amie rencontrée à la soirée des Navigateurs.
— Et ? demanda son grand-père, inquisiteur. Car entendant de l'agitation dans la rue, il s'était approché de la fenêtre et les avait vus arriver tous les trois.
— Et son frère Johan, admit-elle.
— Johan Macpelt ?
— Tu connais Johan ?
— Il se trouve que j'ai eu l'occasion d'entendre son témoignage, juste après sa conversion, lors d'un weekend où ta grand-mère et moi assurions le service.
— Tu me racontes ? demanda-t-elle, tout à coup curieuse et intéressée.
— Non ! Il vaut mieux que ce soit lui qui te le relate.
— Tu as une réserve à formuler à son sujet ? demanda-t-elle soudain inquiète.
— Dieu m'en garde, pour qui que ce soit. Ce serait renier le pouvoir rédempteur du Seigneur. Mais le témoignage de conversion d'un homme est révélateur de beaucoup de choses. Je pense que Dieu a un plan individuel pour chacun de nous. Quand un jeune homme et une jeune fille se rencontrent, avant de s'engager, il serait judicieux qu'ils s'interrogent sur la compatibilité de leur plan individuel respectif.
— Connaissant Johan, tu penses qu'il ne serait pas un bon compagnon pour moi ?
— Comment pourrais-je le savoir ? Chacun de vous doit trouver la réponse à cette question en se laissant conduire par l'Esprit-Saint. Ce conseil, je te le donnerais quelque soit le garçon auquel tu te serais attaché. Surtout ne te presse pas. Ne le presse pas non plus. Laisse le temps au temps. Mais, si ça peut te rassurer, ajouta-t-il devant l'air désappointé de sa petite-fille, j'aime beaucoup ce garçon. Et je suis assez satisfait que ce soit lui.
— Lui quoi ? interrogea Cornélia.
— Allons ma chérie. Au moins, pour cette question, tu ne me ferras pas croire que tu en ignores la réponse.
En quittant son grand-père pour aller se coucher, elle remarqua que l'air de rien, il lui avait fait avouer ce qu'elle avait ressenti pour Johan. Elle repensa à la « compagnie d'elfes » au milieu de laquelle il se trouvait la première fois qu'elle l'avait aperçu sur le parvis de l'Eglise de Sion. Ce garçon avait peut-être un passé qu'elle aurait du mal à assumer, songea-t-elle. Et tout à coup elle se demanda comment lui allait-il assumer son passé de pseudo miss. Avant de se coucher, elle relut le psaume 37 qui avait été déterminant dans ses choix et pria le Seigneur pour lui remettre cette situation en rendant grâce pour ce qui s'était passé ce soir là, car son cœur débordait d'espoir.
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Après avoir laissé Cornélia chez elle, Johan et Lise se dirigèrent vers le F.E.C. Ils se confièrent comme à l'accoutumé le long du chemin.
— De quoi étiez-vous en train de discuter, Cornélia et toi, pendant la vaisselle ? demanda Johan, inquiet quant à la curiosité de sa petite sœur.
— Oh ! Des banalités ! Je lui ai surtout appris que tu es mon frère. C'est la première fois que tu la voies ?
— Oui ! Enfin je crois. Il me semble qu'elle va aussi à l'Eglise de Sion.
— Que représente cette fille pour toi ? demanda Lise franchement.
— En quoi ça t'intéresse ? répliqua Johan, tout à coup méfiant.
— Tu n'as rien remarqué ?
— Si ! C'est la première fois que je rencontre une fille plus jolie que toi, répondit-il pour la taquiner.
— Merci du compliment ! Si c'en est un. Je me demande ce qu'en penserait Sharon ?
— Tu ne lui as pas parlé de Sharon, j'espère !
— Non ! Je te laisse le soin de lui raconter ta vie. Mais à propos de Galdwinie, j'aimerais que tu écrives à Kyle de t'envoyer les photos des deux tableaux peints par Megan pour la Maison paroissiale.
— Pourquoi ne le fais-tu pas toi-même ?
— Parce que j'ai la conviction qu'il faut que ce soit toi qui le fasse.
Lisbeth était effarée par l'apparente naïveté de son frère. Comment n'avait-il pas remarqué la similitude entre Cornélia et la jeune personne qu'il tenait par la main sur les tableaux brossés par la petite autiste ? Peut-être n'avait-il jamais pris le temps d'examiner en détail les peintures, après tout. Le doute était permis. La première fois qu'elle les avait regardées, elle avait pensé qu'il s'agissait de sa cousine Sharon, l'autre grand amour de Johan.
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La période probatoire
Alors Jacob servit sept années pour Rachel;
et elles furent comme quelques jours, parce qu'il l'aimait.
Genèse 29 : 20
En méditant ce passage du livre de la Genèse, un matin, Cornélia se demanda ce que pouvait bien penser Rachel, pendant tout ce temps là. La Bible ne le mentionnait pas. L'analogie des situations la frappa. Comme Rachel continua à servir son père Laban, elle continuait à servir son Père du ciel en attendant qu'Il lui accorde Johan comme époux. Elle avait décidé de suivre le conseil de son grand-père, d'attendre en continuant à assurer fidèlement son service.
Et Johan faisait de même ne brusquant rien. Il se gardait bien de se déclarer, mais se comportait avec elle en ami discret, respectueux et plein d'égards.
Ils se voyaient régulièrement, le mardi soir à la réunion de prière et le dimanche matin au culte de l'Eglise de Sion et participaient aux activités récréatives organisées, de façon informelle, par les Navigateurs le dimanche après-midi. Bien que confortés chacun de leur coté dans la certitude de leur amour réciproque, ni l'un, ni l'autre n'osèrent entreprendre quoi que ce soit qui les amèneraient à dévoiler leur sentiments intimes. Inconsciemment ils se rendaient compte qu'ils n'étaient pas encore prêts pour le mariage. Mais chacun goûtait avec félicité chaque occasion de rencontre.
Par ailleurs, depuis Noël, une relation d'amitié s'était nouée entre Cornélia et Lisbeth, la petite sœur de Johan. Celle-ci était en quatrième année de médecine. Elle était devenue chrétienne pendant un camp d'été des Navigateurs auquel Johan l'avait invitée. Comme leur père, qui venait de prendre sa retraite, était parti s'installer dans les Ardennes, dans la ferme familiale de sa femme, Lisbeth avait choisi de quitter la région parisienne pour suivre son frère à Strasbourg où elle participait activement au ministère des Navigateurs.
Cornélia n'avait jamais eu d'amie, car les filles qu'elle avait fréquentées hésitaient à s'afficher en sa compagnie dans la crainte de servir de repoussoir. Avec Lisbeth, ce fut différent. Bien que la sœur de Johan soit, elle-même remarquablement belle, il n'existait aucune compétition entre elles. Et elles partageaient un amour, certes différent, mais réel pour Johan. Elle apprit de sa sœur que Johan venait de décrocher son diplôme d'ingénieur et que son Maître de stage, au vu de ses résultats, lui avait proposé de poursuivre un troisième cycle universitaire dans son laboratoire à l'université Louis Pasteur. Ce qui lui permettait de continuer son activité avec les Navigateurs. Mais quand Cornélia évoquait leur passé, Lisbeth changeait de sujet, souvent maladroitement, pensant que c'était plutôt à son frère d'aborder ce point avec elle.
— Qui sont les quatre jeunes filles dont les portraits sont affichés dans sa chambre ? demanda un jour Cornélia à Lisbeth.
— Comment connais-tu l'existence de ces portraits ? interrogea Lisbeth, un peu choquée qu'elle ait osé pénétrer la chambre de son frère.
— Ça s'est fait par hasard. Je l'avais accompagné à son Foyer et il ne voulait pas me laisser seule dans le hall.
— Tu lui as posé la question, je suppose ? Que t’a-t-il répon-du ?
— Les « quatre perles de Galdwinie ». Je t'avoue que je n'ai pas compris. Quel sombre secret cherchez-vous à me cacher, tous les deux ?
— Oh ! Rassure-toi ! Il n'y a pas de sombre secret. Juste une histoire merveilleuse qui nous a conduits, Johan et moi, vers Jésus.
— Tu ne veux pas me la raconter ?
— Non ! C'est à Johan de le faire, répliqua-t-elle, péremptoire.
— Dis moi au moins qui sont les quatre jeunes filles.
— Tu en connais au moins une, lui dit Lisbeth en souriant.
— La quatrième c'est toi.
— Tu en connais même l'ordre ! Oui, la quatrième, c'est moi. La première, c'est Megan. C'est elle qui a dessiné les quatre portraits. Elle va bientôt se marier...
— Avec Legolas ? interrompit Cornélia brusquement.
Devant le regard étonné de Lisbeth, Cornélia raconta la première fois qu'elle les avait rencontrés sur le parvis du temple.
— Tu n'imagines même pas, à quel point tu es proche de la vérité, lui dit Lisbeth en riant, amusée par le rapprochement avec les héros de J. R. R. Tolkien et mesurant du coup, combien son amie devait être éprise de son frère pour l'avoir comparé à Aragorn.
— Et alors, Galadriel, le second portrait, et Celeborn ?
— Ce sont Kathleen et son mari Peter. Quant au troisième portrait, c'est celui de notre cousine Sharon que tu as dû voir en compagnie de son frère Michael.
— Vous devez beaucoup compter pour lui, dit Cornélia, remarquant du même coup avec tristesse que son portrait à elle ne figurait pas dans le recensement qu'elles venaient d'achever.
— Je pense que Johan attend que tu viennes à Galdwinie pour te raconter toute l'histoire. Et tu verras que tu y as aussi ta place, ajouta-t-elle, songeant aux deux tableaux pendus dans la Maison paroissiale, car elle souhaitait soulager la détresse qu'elle ressentait chez son amie.
— Mais pourquoi pas maintenant ? Se révolta Cornélia.
— Peut-être pour qu'elle te paraisse moins invraisemblable.
— Mais c'est quoi Galdwinie, un village comme Brigadoon qui n’apparaît que tous les cent ans ?
— C'est effectivement en Ecosse. Mais c'est un village bien réel. Même si quelques fois j'en doute quand j'y suis, plaisanta-t-elle.
— Mais je n'ai aucune chance de m'y rendre un jour.
— Tu y es pourtant invitée l'été prochain, pour le mariage de Megan et de Kyle.
— Et à quel titre ? interrogea Cornélia qui songeait qu'elle n'était pas assez avancée dans sa relation avec Johan pour s'afficher ainsi avec lui dans un petit village.
— Au titre que tu es mon amie, répondit Lisbeth. Pour le reste, on jugera en fonction des circonstances dans l'atmosphère paisible et bénie de Galdwinie.
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Camp des Navigateurs à Landersen
Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu; et toutes ces choses vous seront données par-dessus.
Matthieu 6:33
L'année scolaire se terminait. Les Navigateurs avaient organisé un camp d'été d'une semaine à Landersen pour l'édification des jeunes chrétiens. Les grands-parents de Cornélia s'étaient proposés pour la cuisine. Mais comme ils commençaient à prendre de l'âge, ils demandèrent à leur petite-fille Cornélia et à ses amis Lisbeth et Johan de les aider pour le service. Ils connaissaient les sentiments réciproques des jeunes gens et pensaient, à juste titre, que c'était pour eux, une occasion efficace de mieux se connaître.
Leur emploi du temps avait été réglé par les grands-parents de Cornélia.
Ils se levaient à 7h00, faisaient leur toilette et descendaient pour la méditation quotidienne de la Parole. Puis ils se rendaient à la cuisine pour lancer le café et faire chauffer l'eau et le lait du petit déjeuner. Pendant que la grand-mère surveillait le lait du coin de l’œil tous les cinq se regroupaient pour prier sous la direction du grand-père pour confier au Seigneur, leurs tâches, leurs joies et leurs peines de la journée.
A 8h30, ils servaient le petit-déjeuner, suivi de la vaisselle. Puis commençait la préparation du repas de midi. Quelque fois, Johan, Lisbeth et Cornélia descendaient à Munster dans la matinée, pour quelques courses nécessaires.
Pendant ce temps là, à 10h00 commençait la première réunion de la journée pour les participants.
A 12h30, ils servaient le repas, suivi à nouveau de la vaisselle.
L'après-midi des participants était réservée à des activités récréatives, randonnées, ou jeux. Deux soirs de la semaine, le grand-père de Cornélia avait prévu un repas froid ne nécessitant que peu de préparation, pour que sa petite-fille et ses amis puissent y participer.
A 16h00, ils reprenaient la préparation du repas du soir, précédée par une réunion de prière présidée par le grand-père.
A 19h00, ils servaient le repas du soir, suivi encore de la vaisselle.
A 20h30, ils allaient rejoindre le groupe dans la grande salle, pour chanter des cantiques et entendre le message de l'orateur.
A 22h30, ils allaient se coucher.
La cuisine d'un centre de vacances comme Landersen est un lieu béni. Et Dieu y agit peut-être plus qu'ailleurs. Il est vrai que la présence des grands-parents de Cornélia, vivant quotidiennement dans la grâce et l'amour du Seigneur, y était pour quelque chose. Lisbeth et Johan étaient habitués à cette atmosphère particulière qu'ils avaient connue, avec leurs cousins Sharon et Michael, dans la cuisine du Manoir de Galdwinie, sous la présidence de Sarah, la gouvernante qu'ils allaient aider à tour de rôle. Mais ils n'étaient pas les seuls à la ressentir. Si au début du camp, trouver des volontaire pour aider à la vaisselle était problématique, au bout de quelque jour, il devenait difficile de choisir parmi les bénévoles. Tous ceux qui avaient goûté à cette ambiance bon enfant, parsemée de blagues et d'anecdotes, y entraînaient les autres, ne serait-ce que pour participer à la « bataille rangée » pour terminer les desserts succulents fabriqués par Johan. Car celui-ci passait une bonne partie de l'après-midi à confectionner des tartes et des entremets, profitant du piano et de l'équipement du centre.
— Où a-t-il appris à pâtisser comme cela ? demanda Cornélia, amusée de le voir avec son tablier, les mains farineuses.
— Au lycée, il a suivi les cours facultatifs de Vie Familiale et Sociale donnés par une prof qui est partie en retraite l'année de son Bac, expliqua Lisbeth. Moi, je n'ai pu en profiter qu'en seconde. Bien que clairement laïque et un tantinet anticléricale, c'était une vieille dame formidable.
— Mais il est particulièrement doué.
— Il se laisse conduire par sa gourmandise, plaisanta Lisbeth.
— Mais pourquoi le cours de Vie Familiale et Sociale ? demanda encore Cornélia.
— Parce que je me suis fait virer du cours d'Arts Plastiques, par une prof débile. Et qu'il fallait que je trouve refuge quelque part pour ne pas me faire piquer par le censeur qui zonait dans les couloirs du lycée, à l'affût d'une victime, expliqua Johan.
— Ce n'est pas très gentil de parler comme cela des profes-seurs qui se dévouent pour leurs élèves, observa le grand-père de Cornélia.
— Oh ! Je trouve le mot « débile » particulièrement indulgent en ce qui la concerne. A titre indicatif, en seconde, nous étions seize dans son cours. A la Toussaint, nous n'étions plus que huit. Personnellement, j'ai presque tenu jusqu'à Noël où nous n'étions plus que cinq. Je suppose que sa stratégie était de tout faire pour dégoûter ses élèves afin d’être tranquille.
— Ce devait être une femme bien malheureuse, pour pratiquer ainsi l'un des plus beaux métiers qui soit, remarqua la grand-mère de Cornélia. Je propose que l'on prie maintenant pour elle, ajouta-t-elle pour ne pas rester sur une note négative.
Et ils se regroupèrent, pour remercier le Seigneur d'avoir permis à Johan de rencontrer un professeur consciencieux pour lui enseigner la pâtisserie, pour ce professeur si désagréable afin que Dieu change son cœur et aussi pour tous les jeunes présents au camp, dont certains se préparaient pour l'enseignement, afin qu'ils pratiquent leur métier comme de vrais disciples de Jésus.
Un matin, Johan se réveilla au petit jour. Il fit une toilette succincte et sortit avec sa Bible pour méditer et prier en regar-dant le soleil se lever. Lorsqu'il eut terminé, en remontant vers le Centre, il remarqua Cornélia en train de méditer elle aussi. Il rentra dans sa chambre pour y chercher son appareil photo. Il l'équipa d'un téléobjectif digne d'un paparazzi.
Il fut surpris en train d'opérer par l'orateur, un américain, qui lui aussi avait profité de la merveilleuse matinée pour aller méditer dans la nature. En suivant la direction pointée par l'objectif, il aperçut le tableau charmant que formait Cornélia au milieu des arbres, en train de prier, sa Bible ouverte sur les genoux. Johan embarrassé, se sentit obligé de se justifier, positionnant son propos sur un registre éminemment technique.
— J'utilise un zoom de 210 mm avec un doubleur de focale. J'ai réglé pour une ouverture de 2.8. Les arbres en premier-plan vont me générer un magnifique flou artistique.
— Un flou artistique ! s'exclama-t-il narquois, avec son fort accent anglo-saxon.
Plus tard, lors de la soirée dédiée aux relations garçon-fille vues à travers les Saintes Écritures pendant le message qu'il donnait en anglais, traduit en simultané, par un étudiant bilingue, l'orateur fit une allusion à cette rencontre, en utilisant l'expression « flou artistique » en français. En l'entendant, Johan sursauta. Et, croisant son regard, il vit celui-ci lui adresser un clin d’œil. Johan ne put s'empêcher de rougir en se demandant, malgré ses efforts de discrétion, combien de personnes avaient compris la nature de ses sentiments pour Cornelia.
Une fois le camp terminé, Johan et Lisbeth rentrèrent chez leurs parents dans les Ardennes, pour passer un moment avec eux avant de retourner en Ecosse, rejoindre leurs cousins pour le reste des vacances. Quant à Cornélia, elle était attendue à Galdwinie fin août, pour le mariage de Megan et de Kyle.