Chapitre 15 - Mariage en Ecosse

Chapitre 15 - Mariage en Ecosse
Qui peut trouver une femme vertueuse ?
Elle a bien plus de valeur que les perles.
Le cœur de son mari a confiance en elle,
Et les produits ne lui feront pas défaut.
Elle lui fait du bien, et non du mal,
Tous les jours de sa vie.
Elle se procure de la laine et du lin,
Et travaille d'une main joyeuse.
Elle est comme un navire marchand,
Elle amène son pain de loin.
Elle se lève lorsqu'il est encore nuit,
Et elle donne la nourriture à sa maison
Et la tâche à ses servantes.
Elle pense à un champ, et elle l'acquiert;
Du fruit de son travail elle plante une vigne.
Elle ceint de force ses reins,
Et elle affermit ses bras.
Elle sent que ce qu'elle gagne est bon;
Sa lampe ne s'éteint point pendant la nuit.
Elle met la main à la quenouille,
Et ses doigts tiennent le fuseau.
Elle tend la main au malheureux,
Elle tend la main à l'indigent.
Elle ne craint pas la neige pour sa maison,
Car toute sa maison est vêtue de cramoisi.
Elle se fait des couvertures,
Elle a des vêtements de fin lin et de pourpre.
Son mari est considéré aux portes,
Lorsqu'il siège avec les anciens du pays.
Elle fait des chemises, et les vend,
Et elle livre des ceintures au marchand.
Elle est revêtue de force et de gloire,
Et elle se rit de l'avenir.
Elle ouvre la bouche avec sagesse,
Et des instructions aimables sont sur sa langue.
Elle veille sur ce qui se passe dans sa maison,
Et elle ne mange pas le pain de paresse.
Ses fils se lèvent, et la disent heureuse;
Son mari se lève, et lui donne des louanges :
Plusieurs filles ont une conduite vertueuse;
Mais toi, tu les surpasses toutes.
La grâce est trompeuse, et la beauté est vaine;
La femme qui craint l’Éternel est celle qui sera louée.
Récompensez-la du fruit de son travail,
Et qu'aux portes ses œuvres la louent.
Proverbes 31:10-31
A Galdwinie
Ce matin là, les parents de Cornélia l'avaient accompagnée à l'aéroport de Luxembourg, où elle avait pu retenir un vol direct pour Edimbourg. Un peu avant l'arrivée, comme le temps était clair, elle avait pu bénéficier d'une large perspective sur l'Ecosse et elle s'amusa à chercher Galdwinie, sans succès, dans le vaste paysage qu'elle apercevait à travers le hublot.
Comme l'avion contournait Edimbourg par le nord, avant de s'aligner sur la piste, elle admira l'imposant château-fort qui dominait la ville. Il n'était pas sans lui rappeler celui qui surplombait Lichtenberg, un joli village alsacien situé dans les Vosges du Nord, où ses grands-parents paternels tenaient une auberge. Elle venait d'y passer quelques semaines pour aider au service, histoire de se faire un peu d'argent de poche.
Après une certaine agitation de l'appareil lorsque le pilote abandonnant le pilotage automatique, reprenait en main les commandes pour la manœuvre d'atterrissage et une légère secousse lorsque les roues touchèrent la piste, l'avion se dirigea vers l'aérogare. A la sortie, après avoir récupéré ses bagages, elle retrouva Lisbeth qui était venue la chercher pour la conduire à Galdwinie.
— Bonjour ! Tu as fait bon voyage ? lui demanda Lisbeth.
— Parfait ! Si ce n'est un voisin un peu trop entreprenant qui cherchait à me draguer. Mais cela m'a permis d'être surclassée par l'hôtesse auprès de qui je me suis plainte et de voyager confortablement à coté du hublot.
Les deux filles se rendirent au parking où Lisbeth avait sa voiture. Après avoir déposé ses bagages dans la malle arrière, machinalement, Cornélia se dirigea vers la portière droite du véhicule. Lisbeth, lui tendit les clefs.
— Tu souhaites conduire ?
— Non ! Excuse-moi ! J'avais oublié que vous aviez la conduite à droite ici.
Cornélia contourna la voiture pour s'asseoir sur le siège passager à gauche de la conductrice. Elles quittèrent l'aéroport pour se diriger vers Forth Road Bridge.
— Nous allons prendre l'autoroute, expliqua Lisbeth.
— Il y a une autoroute qui mène à Galdwinie ? demanda Cornélia moqueuse.
— Du moins jusqu'à Perth, précisa Lisbeth. Après il nous faudra emprunter une route secondaire.
De fait, après Perth, le paysage, tout en étant magnifique, devint sauvage. La route paraissait interminable.
— Ca fait au moins une bonne cinquantaine de kilomètres que nous n'avons pas traversé d'agglomération, ni croisé une seule voiture, remarqua Cornélia soudain inquiète. Tu es sur qu'il y a quelque chose au bout de cette route ?
— Nous sommes presque arrivées, répondit Lisbeth.
Tout à coup, au bout de la route, un village apparut, sortant de la brume de façon quasi miraculeuse. Et Cornélia songea que, lorsqu'il avait composé sa comédie musicale, Alan Jay Lerner, l'auteur de Brigadoon, avait dû puiser son inspiration ici à Galdwinie.
C'était un village merveilleux constitué de petits cottages à un seul étage mansardé, parsemés au milieu de minuscules parcelles de terrain bordées par des murets de pierre dont le sommet avait une forme arrondie. Les maisons étaient regroupées autour d'une petite place.
A l'est de la place se trouvait un cimetière au milieu duquel trônait une petite église avec une tour carrée sur le coté. Les sépultures étaient marquées par de simples stèles gravées, dressées au milieu des cyprès. Ce cimetière n'avait rien d'effrayant. Au contraire, il présentait un caractère de sérénité invitant à la promenade. Quand on pénétrait cet endroit, on avait l'espérance, et même la certitude de la résurrection promise par le Christ. La vie y foisonnait. Une multitude d'oiseaux voletaient dans les arbres et de nombreux écureuils s'ébattaient parmi les tombes, grignotant les pignes tombées à terre.
Au sud s'étendait une vaste pelouse, bordée comme le cimetière par le muret caractéristique du village. Au fond du terrain, se trouvait une imposante bâtisse dont le double ventail était surmonté d'une grande baie cintrée dont les vitres étaient formées de verre « cul de bouteille ». C'était la Maison paroissiale où devait se dérouler le banquet de la noce.
— C'est incroyable qu'un village comme celui-là puisse encore exister à la fin du XXème siècle.
— C'est vrai. Mon frère, mes cousins et moi y avons passé des moments fantastiques
— Mais rassure-moi, il y a l'eau courante et l'électricité, au moins, s'inquiéta Cornélia, ne voyant aucun de ces poteaux qui défigurent la beauté des paysages pour le transport du courant électrique.
— Oui, et même le téléphone et la télévision. Mais les councillors ont fait enterrer tous les réseaux.
Peinture du Manoir de Gadwinie par Megan MacGobha
Galdwinie Manor
Un peu plus loin, en haut d'une petite éminence, se dressait le manoir familial du clan MacPelt au milieu d'un parc dont l'aménagement chaotique était dominé par un grand cèdre. On y arrivait de la rue principale en passant entre deux piliers de pierre pour suivre une allée gravillonnée qui aboutissait au perron du bâtiment principal.
Dans le parc, la famille était rassemblée pour attendre les deux jeunes filles. Un lunch y avait été dressé pour le repas du midi. Lorsqu'ils virent Cornélia sortir de la voiture avec Lisbeth, ils furent tous saisi de stupeur. Du coup, leur posture un peu hautaine les faisaient paraître plus elfiques que jamais. Cornélia, pourtant habituée à l'admiration qu'elle suscitait lorsqu'elle était en beauté, ne comprenait pas ce qui avait pu causer cette réaction. Elle ne s'était pas spécialement maquillée pour le voyage. Et de toute façon, avec Lisbeth à ses cotés, il y avait forcément autre chose.
Chez les MacPelt, les remarques commencèrent à fuser à voix basse :
— C'est la Dame de Galdwinie, dit Megan.
— Comme elle est belle, s'exclama Sharon.
— Elle ressemble à Lisbeth, remarqua Michael.
— Elle a la même allure de joie créatrice que Megan, ajouta Kathleen.
— Moi je trouve qu'elle a ton regard doux et bienveillant, Kathleen, dit Grand-Père.
— Arrêtez vos sornettes, trancha Granny. Elle ressemble à Cornélia, un point, c'est tout. Et n'oubliez pas. Pour le moment, ce n'est que l'amie de Lisbeth. Il est indispensable qu'elle garde son libre arbitre.
— « Je vous en conjure, filles de Jérusalem, Par les gazelles et les biches des champs, Ne réveillez pas, ne réveillez pas l'amour, Avant qu'elle le veuille », marmonna Grand-Père en citant le Cantique des Cantiques.
De son coté, Cornélia reconnut, autour du Laird et de la Dame de Galdwinie, les compagnons de Johan qu'elle avait rencontrés sur le parvis de l'Eglise de Sion à Strasbourg. Au coté d'Arwen, il y avait un haut-elfe qu'elle ne connaissait pas, qu'elle identifia aussitôt à Glorfindel. Elle chercha des yeux Johan-Aragorn, et constata désappointée, qu'il n'était pas là. Elrond se détacha du groupe pour s'approcher des deux jeunes filles.
— Welcome to the Last Homely House of Rivendell, plaisanta Michael pour l'accueillir, reprenant la formule adressée à Frodon lors de son arrivée à Fondcombe dans le Seigneur des Anneaux.
— Tu as raté ton effet, Michael, dit Lisbeth en riant. Elle n'a pas compris. Les noms de la version française sont sensiblement différents. Bienvenue à la Dernière Maison Simple de Fondcombe, traduisit-elle à l'adresse de son amie.
— Tu ne leur as tout de même pas raconté cette anecdote ridicule, s'exclama Cornélia, atterrée.
— Elle ne s'est pas gênée, sourit Michael.
— Pour qui vais-je passer, maintenant ?
— Pour une personne sensible à l'âme éminemment poétique, la rassura Michael. Je suis Michael MacPelt, le cousin de Lisbeth et de Johan. Permettez-moi de vous présenter le reste de ma famille.
Il s'inclina légèrement devant elle et lui prit doucement la main pour l'amener devant ses grands-parents.
— Approche-toi ma chérie et vient nous embrasser, dit Grand-Père.
— Comment dois-je vous appeler, demanda Cornélia, intimidée et craignant de commettre un impair.
— Appelle nous Granny et Grand-Père, comme les autres, répondit Granny, en faisant un geste englobant les personnes qui étaient autour d'elle.
— Voici Sharon, ma soeur... et son fiancé Gordon, continua Michael, Kathleen et son mari Peter... Megan et Kyle qui se marient aujourd'hui... et Winifred, mon amie, ajouta-t-il en rougissant.
Cornélia les embrassa l'un après l'autre.
— Heureuse de vous rencontrer enfin chez vous à la maison, lui glissa Megan quand ce fut son tour.
— Qu'a-t-elle voulu dire par là ? demanda Cornélia à Michael, un peu décontenancée.
— Il faudra vous habituer aux paroles énigmatiques de Megan, lui répondit-il.
— Johan n'est pas là ? demanda-t-elle.
— Il nous rejoint après manger, pour la cérémonie. Ne vous inquiétez pas, c'est votre cavalier pour le mariage, répondit Michael.
— Personne, à Galdwinie, ne comprendrait maintenant qu'il ait une autre cavalière que vous, assura Sharon.
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*
Mariage de Megan et de Kyle
Après le repas, Cornélia monta avec Lisbeth dans la chambre qu'elles partageaient au manoir pour se préparer pour la cérémonie. Megan avait exigé que Cornélia fasse partie de ses demoiselles d'honneur. Aussi dut-elle se vêtir de la longue robe blanche traditionnelle, serrée à la taille par une ceinture de soie de couleur lilas. Elle choisit de laisser sa longue et magnifique chevelure tomber comme un voile dans son dos. Elle construisit comme un diadème avec une partie de ses cheveux tressés sur le devant et les cotés, regroupés à l'arrière en un petit chignon en forme de couronne. Lisbeth, elle, avait une ceinture de soie bleu ciel. Elle avait tressé se cheveux avec des rubans de soie de même couleur regroupés en un lourd chignon sophistiqué.
— C'est quoi cette écharpe écossaise que tu portes sur l'épaule ? demanda Cornélia à son amie.
— C'est le sash traditionnel que portent les femmes écossaises pour marquer le clan auquel elles appartiennent. Il est fait d'un tissu dont le motif appelé tartan est caractéristique du clan. Pour les hommes, c'est le kilt, la jupe si tu préfères, qui est en tartan. Cet après-midi au mariage, tous les hommes seront en kilt.
— Johan aussi ? s'exclama Cornélia en éclatant de rire.
— Oui ! Et si tu veux un bon conseil, tu évites toutes les plaisanteries continentales à ce sujet.
— Oh ! La magnifique broche. Elle est en or ?
— Non, celle-ci est en vermeil.
— Que représente-t-elle ?
— Le crest du clan MacPelt, trois épées plantées en terre au pied d'un cèdre.
— Tu es magnifique, comme cela. Toi aussi, tu ressembles à une princesse elfe.
— Je te retourne le compliment.
Elles allèrent retrouver Megan et Sharon qui se préparaient dans la chambre de celle-ci. Kathleen vint les rejoindre. Elles étaient vêtues comme Lisbeth, de la longue robe blanche traditionnelle, le sash sur l'épaule, fixée de la même lourde broche. Elles avaient toutes les cheveux tressés avec des rubans de soie accordée avec la couleur de leur ceinture, rouge foncé pour Kathleen, rose pour Sharon, blanche pour Megan.
— Allons rejoindre les garçons, dit Kathleen.
Elles sortirent dehors sur la pelouse. Les garçons d'honneurs étaient là en compagnie de Winifred, en robe blanche et en ceinture vert pale, car celle-ci était allée se préparer chez elle. C'était Peter, Gordon, Michael, Bruce MacGobha, le frère aîné de Kyle. Cornelia remarqua que Winifred, comme elle, ne portaient pas le sash et que Gordon portait un kilt de couleur différentes que les autres garçons. Tous les quatre portaient un œillet blanc à la boutonnière de leur spencer. Mais il manquait toujours Johan.
Megan descendit la première, et alla s'asseoir sur un tabouret, entourée de ses demoiselles d'honneur. Les garçons apportèrent une lourde marmite de cuivre remplie d'eau. Kathleen, la seule femme mariée du groupe, ôta son alliance et la jeta dedans. Megan retira ses bas et présenta ses pieds au dessus du récipient. Chacune à leur tour, les demoiselles d'honneur vinrent y puiser de l'eau pour la verser sur les pieds de Megan. C'est alors qu'arriva Johan en compagnie de Moïra.
— Combien y-a-t-il de filles qui orbitent autour de Johan, se demanda Cornélia.
— Il y a eu un problème ? demanda Sharon, tout bas, à son cousin.
— Oui ! A cause de la nougatine ! Avec la chaleur ça ne tenait pas, répondit Johan du même ton. Mais elle m'a aidé et c'est bon maintenant. J'avais peur d'arriver en retard, je l'ai amenée avec moi, ajouta-t-il en montrant Moïra suivi d'un geste du menton vers le baquet.
— Moïra ! Appela Megan. Toi aussi ! Viens me laver les pieds.
Moïra s'exécuta. Et, comme par hasard, c'est elle qui repêcha la bague de Kathleen. Elle l'essuya et la restitua à sa légitime propriétaire, puis, après avoir jeté un regard rapide vers Bruce, s'en retourna vers la Maison paroissiale, où elle avait encore à faire pour l'organisation du banquet de la soirée.
— Cette coutume vient de la désigner comme la prochaine fille à marier au village, expliqua Kathleen à Cornélia étonnée, en remettant son alliance.
Megan réenfila ses bas. Bruce, le grand frère de Kyle, lui offrit une jolie montre digitale qu'elle accrocha en sautoir sur sa robe. Puis elle alla arracher un peigne dans la chevelure de Winifred qu'elle fixa dans son propre chignon.
La montre moderne jurait sur la robe de la mariée, et le peigne ôté de la chevelure de Winifred, n'avait en rien mis en péril l'équilibre de sa coiffure. Ce doit être encore une coutume locale pensa Cornélia. Et en effet :
— Something Old, Something New, Something Borrowed, Something Blue and a silver sixpence in her shoe, cita Gordon pendant que Sharon glissait une petite pièce d'argent que lui avait donné Granny dans la chaussure de Megan.
— Quelque chose de vieux, quelque chose de nouveau, quelque chose d'emprunté, quelque chose de bleu et une pièce de six pences dans la chaussure, traduisit Johan pour Cornélia.
— Mais elle ne porte rien de bleu, s'exclama naïvement Cornélia.
Ce qui fit pouffer de rire les garçons et rougir Megan. Johan avait passé une bonne partie de l'été à denteler une fine guipure mêlée de rubans de soie bleue avec ses fuseaux, pour confectionner la jarretière que Kyle devait arracher à Megan pendant le banquet et lancer aux garçons célibataires. Sharon et Lisbeth expliquèrent à Cornélia de quoi il s'agissait.
— Vous êtes en train de me dire que Johan sait faire de la dentelle ? Questionna Cornélia.
— Oui ! dit Sharon fière de son cousin. Et c'est même un maître dans ce domaine.
— C'est lui qui me l'a enseignée, ajouta Megan en désignant les magnifiques boucles d'oreilles qu'elle avait fabriquées pour ses amies.
— Bruce ! J'espère que tu as expliqué à ton frère comment s'en servir, plaisanta Johan, pour couper court à ces propos qui l'embarrassaient devant Cornélia.
Megan se mit à rougir encore plus. Heureusement, il était hors de question pour elle de porter la jarretière, car Granny, lui avait montré comment la fixer à son jupon pour qu'elle ne risque pas de dévoiler son intimité pendant l'opération.
MacSaor, le charpentier qui était aussi le patron de Kyle, vint se présenter à sa fille, pour l'emmener à l'église. Johan fit de même avec Cornélia qui lui prit le bras, heureuse de se trouver enfin avec son ami, suivis de Kathleen et Peter, de Sharon et Gordon et de Winifred et Michael. Voyant que Bruce, intimidé par la jolie petite-fille du Laird de Galdwinie, n'osait pas l'inviter, Lisbeth l'interpella :
— Bruce MacGobha ! J'aimerai que tu sois mon cavalier pour les noces de ton frère.
Il s'approcha de Lisbeth, s'inclina en lui présentant le poing. Celle-ci posa sa jolie main sur la solide poigne du jeune forgeron. Car Bruce travaillait avec son père à la forge du village. Ils avaient même ouvert un garage pour satisfaire les besoins en mécanique des habitants du comté.
— Je suppose que tu aurais préféré Moïra, lui souffla Lisbeth sur le chemin de l'église.
En effet, Bruce était amoureux de Moïra, la jeune personne qui venait de repêcher la bague de Kathleen. C'était une fille très dynamique, qui avait pris la relève de Sharon et de Kathleen pour animer le groupe de jeunes chrétiens de la paroisse. Elle s'occupait de nombreuses associations, dont le club de vitrail Tiffany qui avait réalisé les vitraux de la croisée sud de la Maison paroissiale, à partir d'un dessin de Megan. C'était un secret de Polichinelle dans le village que les amours des deux jeunes gens, car cela faisait longtemps que Moïra attendait que le timide jeune homme lui fasse sa déclaration. Mais elle se gardait bien de lui montrer ses sentiments, considérant de façon péremptoire que c'était au garçon de faire le premier pas.
Arrivés à l'église, les garçons d'honneur, laissant leur cavalière à l'entrée, allèrent rejoindre Kyle et le Père Kenneth, qui devait présider la cérémonie, devant l'autel. Là, embouchant leur cornemuse, ils se mirent à jouer Four Pearls Of Galdwinie. A ce signal, Megan s'avança doucement au bras de son père, accompagnée de ses suivantes, pendant que les assistants entonnèrent les quatre strophes de l'hymne du village.
Voici les quatre textes, choisis par Megan et Kyle pour la liturgie de la parole.
Le premier texte, Josué 24:14-15 fut lu par Michael. A la fin de la prière lecture, Kyle et Megan redirent à haute voix la parole de Josué :
— Moi et ma maison, nous servirons l’Éternel.
Le psaume 148, fut chanté par Kathleen et Sharon.
Le troisième texte, Éphésiens 5:22-33 fut lu par Johan.
Enfin le père Kenneth lut le récit des noces de Cana (Jean 2:1-10) dans l'évangile de Saint-Jean. Il prononça son sermon, orienté sur l'épître aux Éphésiens, rappelant que Saint-Paul ne recommandait pas aux maris d'exiger la soumission de leur épouse, ni à celles-ci d'exiger l'amour de leur mari, mais que la bonne recommandation était adressée au bon destinataire. Que si chacun, appliquait le précepte qui lui était destiné, cela se passerait sans heurt, dans la paix et la sérénité. Quant au sens du mot aimer, il précisa qu'il ne s'agissait pas de prendre, mais au contraire de donner.
Et il conclut en citant la parole de la Vierge Marie aux noces de Cana.
Faites tout ce qu'Il (Jésus) vous dira.
Jean 2:5
Puis eut lieu l'échange des consentements à l'issue desquels, le Père Kenneth autorisa Kyle à embrasser Megan. A ce moment une grande émotion envahit l'assemblée, car tous se rappelaient la petite autiste débile que l'Amour de Jésus, l'amour de son petit ami, et l'amitié de quelques âmes lumineuses avaient transformée en la magnifique jeune femme pleine de vie et de créativité que le jeune charpentier était en train de serrer dans ses bras.
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Le banquet
A la fin de la messe, ils traversèrent la place en cortège pour se rendre dans la Maison paroissiale. Cornélia, qui se trouvait au coté de Johan, juste derrière les mariés, fut émerveillée par la beauté architecturale de la grande salle. Elle était entourée d'une galerie construite en chêne bordée par une balustrade et supportée par des piliers magnifiquement sculptés. Des portes au rez-de-chaussée et sur la galerie donnaient accès aux différents locaux utilisés par les associations de la paroisse. Elle était éclairée au nord par une vaste baie cintrée, vitrée en cul-de-bouteille, et au sud par deux magnifiques vitraux qui dominaient les volées de marches qui montaient à la galerie.
— C'est l'œuvre de Kyle et de Megan, lui dit Johan.
— Tu oublies, le jeune ingénieur français qui en a assuré la maîtrise d'ouvrage, dit Kyle en se retournant.
— Dans ce cas, il te faut mentionner aussi tous ceux qui y ont dépensé leur temps et leur talent.
— C'est encore une légende locale ? demanda Cornélia intriguée.
— Oui ! dit Megan en se retournant à son tour. Celle que je préfère. Et il faut que vous l'entendiez en entier. Chacun d'entre nous va donner son témoignage au cours du repas.
La table d'honneur avait été dressée sur l'estrade devant l'escalier qui montait à la galerie. Kyle et Megan allèrent s'y installer suivis des garçons et des demoiselles d'honneur. A droite de Megan se trouvaient Johan, Sharon, Gordon, Kathleen et Peter. A gauche de Kyle, il y avait Cornélia, Bruce, Lisbeth, Michael et Winifred. Les autres tables avaient été disposées perpendiculairement à la table d'honneur, sauf la table située à l'autre bout de la salle, à laquelle se trouvaient les jeunes de l'équipe de Moïra qui s'étaient chargés de la cuisine et du service. Kyle et Megan invitèrent les convives à s'asseoir.
Cornélia fut déçue de ne pas se retrouver à table au coté de Johan. Elle fut inquiète de voir son ami à coté de Sharon. Sans avoir encore entendu toute l'histoire, elle devinait qu'il y avait eu quelque chose entre eux. Pourtant les places qui leur avaient été allouées représentaient une marque d'honneur. Elles étaient normalement réservées à la Lady et au Laird de Galdwinie. Et c'est Megan qui en avait décidé ainsi.
Quand Moïra commença son service, celle-ci fronça les sourcils en voyant Bruce placé entre celles qu'elle considérait comme étant les deux plus jolies filles de l'assemblée. Mais le voyant embarrassé, elle se demanda ce que ce grand nigaud attendait pour se déclarer. Pourtant elle-même n'aurait rien tenté qui lui laisse soupçonner que ses sentiments étaient partagés. Et le pauvre jeune homme n'attendait qu'un petit signe de sa part pour oser tenter sa démarche. La situation semblait désespérément bloquée.
Au cours du repas, eut lieu la cérémonie du Haggis. Deux garçons en kilt arrivèrent en portant un brancard apparemment vide, accompagnés de bagpipers qui jouaient une marche. Perdue sur le brancard se trouvait la panse de brebis farcie, plat traditionnel en Ecosse. Ils déposèrent le brancard devant MacGobha, le père de Kyle et de Bruce. Celui-ci sortit son sgian dubh de sa chaussette et tout en proclamant haut et fort Adress To The Haggis, l'ode de Robert Burns, il creva le viscère de son poignard et le pétrit pour en extraire le contenu.
Moïra commença par servir Megan, puis Cornélia et les autres femmes de la table d'honneur. La jeune française se demanda si ce qui était présent dans son assiette était vraiment comestible.
— C'est un plat traditionnel d'ici, lui dit Kyle, son voisin de droite. Goûtez ! C'est vraiment très bon.
— Vous avez eu le droit à la grande cérémonie ce soir, ajouta Bruce, à sa gauche.
Juste avant le dessert, Megan poussa un petit cri, signal du début de la cérémonie de la jarretière. Tous les garçons célibataires se rendirent debout au milieu de la salle, pendant que Kyle brandissait son trophée. Il fit semblant de lancer plusieurs fois avant d'envoyer la jarretière virevolter dans les poutres de la charpente. En voyant Johan, avec Michael et Gordon parmi les garçons, Cornélia espéra secrètement que ce soit lui qui attrape la délicate dentelle bleue. Mais Johan, Gordon et Michael manœuvrèrent pour qu'elle atterrisse dans les mains de Bruce sous l’œil ébahi de Moïra. Lui aussi venait d'être désigné comme le prochain garçon à marier.
— Bruce ! Tu n'as plus qu'à t'exécuter, dit Gordon en montrant Moïra.
— Mais je n'ai même pas de bague de fiançailles à lui offrir, argua Bruce, tentant de se défiler une fois de plus.
— Tiens, voilà le solitaire de ta grand-mère, dit Johan en lui tendant un petit écrin. Il a été ajusté pour l’annulaire de Moïra.
— C'est un coup monté, pensa Cornélia.
Bruce ouvrit le petit écrin, mit un genou en terre devant Moïra et lui récita le poème d'amour qu'il savait par cœur depuis longtemps, dans l'espoir secret qu'une occasion se présente. Et malgré toutes ses craintes, sa demande fut acceptée par la jeune fille qui se jeta dans ses bras, sous les applaudissements de tous les assistants.
Alors Moïra, accompagnée de Bruce, alla chercher le dessert. C'était une reproduction du fond de la salle paroissiale avec l'escalier, les deux vitraux et l'amorce des galeries située de part et d'autre de l'escalier. L'ensemble avait été réalisé en génoise fourrée d'une crème à base de mirabelles et légèrement imbibée d'alcool de ce fruit. L'escalier et toutes les boiseries avaient été reproduits en nougatine. Les vitraux avaient été reconstitués approximativement à l'aide de morceaux de caramel transparents et colorés. Des bougies allumées les éclairaient par derrière. Deux petits personnages figurant les jeunes mariés avaient été posés sur le palier en nougatine situé sous les vitraux. C'était une surprise que Johan avait préparé pendant la matinée, aidé de Moïra et de son équipe pour rappeler l'œuvre créatrice de Kyle et de Megan.
Pendant le dessert, Megan avait décidé que d'abord Kyle et elle-même, puis Sharon, Michael, Johan et Lisbeth donneraient leur témoignage. C'est ainsi que Cornélia entendit pour la première fois l'histoire complète de la salle paroissiale et de la conversion de son ami. Un peu abasourdie, elle se leva pour se diriger vers les deux tableaux peints par Megan. La voyant seule, méditative, le Père Kenneth s'approcha d'elle.
— Que pensez-vous de ces peintures ? lui demanda-t-il.
— C'est moi qui suis représentée ici, constata-t-elle. Puis en regardant la date 08-1977, elle ajouta : Mais comment est-ce possible ? A cette date là, je n'étais qu'une petite fille.
— Cela fait partie des mystères de Megan et des merveilles de Galdwinie.
— Megan à décidé, il y a cinq ans, alors qu'elle ne me connaissait même pas, que je serai l'épouse de Johan ?
— Megan n'a rien décidé du tout. Disons qu'elle « sait ».
— Mais où est le libre arbitre dans tout ça ?
— C'est en effet un paradoxe difficile à comprendre, entre le prédéterminisme du plan parfait de Dieu et le libre choix des humains.
— C'est comme pour Moïra et Bruce, le truc de l'anneau et de la jarretière, c'était un coup monté. Comment peut-on être certain que ce soit la volonté de Dieu qu'ils se marient ?
— Avez-vous pensé que les garçons et les filles qui ont participé à ces coutumes de la jarretière et du lavement des pieds, auraient pu revendiquer les trophées égoïstement pour leur propre compte ? Que l'un d'entre eux ait cédé à la tentation, et tout le plan s'effondrait. Malgré tout, ils se sont accordés, par amour pour leurs amis, pour débloquer une situation ambiguë qui n'avait que trop duré.
— Et pour Johan et moi ? Ce que j'ai entendu ce soir est improbable et à peine croyable. Lorsque, à Strasbourg, j'ai interrogé les deux personnes qui, à part Johan, connaissaient cette histoire, l'une, mon grand-Père, m'a dit qu'il valait mieux que ce soit Johan qui me la raconte, et l'autre, sa petite sœur Lise, que ce soit à Galdwinie que je l'entende. Je viens de comprendre que lorsque j'épouserai Johan, il va me falloir assumer tout ça, constata-t-elle, en montrant la grande salle et les personnes qui y évoluaient.
— Vous êtes comme Johan. Lui aussi revendique fortement sa liberté. Mais qui vous dit que vous devez l'assumer maintenant ? « Devant le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour. »(II Pierre 3:8) cita le prêtre. Et vous êtes très jeune.
— Megan est plus jeune que moi. Et elle est mariée maintenant.
— Megan et Kyle se fréquentent depuis sept ans. Ils se sont connus enfants dans l'adversité, victimes tous les deux du mépris involontaire, mais réel de leur entourage. Leur rencontre avec Johan, a permis l'éclosion de leur talent créatif. Kyle est maintenant compagnon charpentier chez le père de Megan, et celle-ci conçoit des bijoux pour un joaillier de Perth. Il se trouve que, malgré leur jeunesse, ils sont prêts.
Cornélia se souvint du verset de la Bible qu'elle avait médité un matin :
Alors Jacob servit sept années pour Rachel ; et elles furent comme quelques jours, parce qu'il l'aimait.
Genèse 29 : 20
Elle se rappela aussi, la conversation qu'elle avait eue avec son grand-père, le soir de sa rencontre avec Johan. Celui-ci lui avait recommandé de ne rien presser et de laisser le temps au temps. Quelque part, le Père Kenneth venait de lui adresser le même conseil.
Les bigpipers s'étaient remis à jouer. Megan et Kyle se levèrent pour ouvrir le bal. Elle vit Johan s'approcher. Elle perçut dans ses yeux son admiration et tout l'amour qu'il ressentait pour elle. Il s'inclina et lui tendit la main pour l'inviter à danser. Depuis ce matin, elle n'avait eu aucun moment d'intimité avec lui. Aussi fut-elle heureuse de se sentir entraînée par lui dans la valse au milieu des autres danseurs.
Les joueurs de cornemuse changèrent tout à coup de répertoire, interprétant des airs de danse traditionnelle entraînants. A cause des multiples concours auxquels Cornélia avait participé, elle était rompue à toutes sortes de danses. Pourtant, face au folklore écossais, elle se sentit embarrassée. Elle fit mine de retourner s'asseoir.
— Reste, lui demanda Johan.
— Mais je ne connais rien à ces danses folkloriques.
— C'est très amusant, tu verras. Et ce n'est pas compliqué. Quelqu'un va nous expliquer les figures à réaliser.
Pour la première danse, ils se retrouvèrent en quadrille avec Moïra et Bruce, Winifred et Michael, et Sharon et Gordon, pendant que les jeunes mariés s'éclipsaient pour aller se réfugier dans le petit cottage que Kyle avait préparé pour abriter ses amours avec Megan. Ils dansèrent cette danse sous les indications de l'aboyeur. Puis les danses s’enchaînèrent jusqu'à une heure avancée de la nuit. Comme l'avait souligné Johan, elles étaient basées sur les pas et les postures des danses habituelles, marches, valses, polkas, scottishs que l'on retrouve aussi dans le folklore français. Et les figures particulières étaient guidées par l'un des musiciens. Ce qui permettait, même aux moins habiles et aux plus timides danseurs, de participer pleinement à la fête.
Megan & Kyle's Cottage
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Plus tard, à la fin de la nuit, de retour dans la chambre qu'elle partageait avec son amie, Cornélia songeait à tout ce qui s'était passé pendant la journée. Elle entendait Lisbeth respirer doucement de l'autre coté du paravent qui séparait la pièce en deux. Cette dernière lui avait cédé le lit monumental de sa chambre pour occuper le petit lit anciennement réservé à la suivante. Elle n'ignorait plus rien du passé et du milieu dans lequel Johan avait été éduqué. Et cela l'impressionnait beaucoup. Tous, à Galdwinie, la considéraient comme la future Lady du village, probablement à cause des peintures de Megan. Sans être une experte de la littérature anglaise, elle avait remarqué que lorsqu'ils s'adressaient à elle, ils utilisaient l'ancienne syntaxe que l'on retrouve dans les vieilles prières, les poésies de Shakespeare et les romans de J. R. R. Tolkien. Au début, elle pensa que c'était pour se moquer d'elle, à cause de l'anecdote de l'église de Sion qu'elle avait racontée à Lisbeth. Mais même le Père Kenneth, avait utilisé ce style en s'adressant à elle.
Outre l'histoire de son ami, elle avait recueilli une autre information capitale. Bien qu'elle savait son amour pour Johan partagé, sa relation avec le jeune homme se manifestait par une grande tendresse mais marquée par un respect distant. Et elle s'interrogeait quelques fois sur ce qu'il éprouvait réellement pour elle. Pendant la danse, elle avait perçu le trouble qu'elle avait généré chez le garçon lorsqu'elle se trouvait dans ses bras. Et elle avait apprécié la manière dont il l'avait géré en évitant de se rendre importun. Lorsqu'ils montèrent se coucher, Johan et Cornélia se tenaient par la main. Au moment où ils passèrent devant la chambre du jeune homme, elle s'aperçut que celui-ci avait marqué un moment d'hésitation. Elle s'attendit à ce qu'il l'invitât à entrer et redouta de ne pas être en mesure de lui refuser. Car elle se trouvait dans un état d'esprit où elle était prête à tout lui accorder. Mais il surmonta son désir et l’entraîna vers la chambre de Lisbeth où il la fit entrer après s'être incliné pour lui baiser la main comme pour la mettre sous la garde de sa petite sœur. Et elle lui sut gré d'avoir résisté à la tentation et de l'avoir respectée.
Avant d'éteindre la lampe, elle relut le chapitre 29 de la Genèse. Elle était sûre maintenant que Johan était le mari que Dieu avait préparé pour elle, qu'ils seraient capables d'attendre le temps qu'il faudrait, qu'ils savoureraient cette attente parce qu'ils savaient tous les deux qu'ils s'aimaient selon le plan divin.