Chapitre 4 - Dimanche à Galdwinie

Chapitre 4 - Dimanche à Galdwinie
A cette époque de l'année, le soleil se levait tôt. La lumière éveilla Johan de bonne heure. Il était encore agité et tourmenté par ce qui s'était passé la veille. Il se vêtit d'un jogging et sortit courir dans les chemins de Galdwinie en espérant que cela le calmerait. Et surtout pour éviter le face à face pénible qu'il prévoyait au petit déjeuner. Il ne rencontra personne et après un moment d'étonnement, il se rappela qu'on était dimanche et que les habitants du village devaient faire la grasse matinée.
Lorsqu'il revint au manoir, tout le monde était déjà parti pour l'église. C'était presque l'heure de la messe. Il se dépêcha de prendre une douche et de s'habiller pour rejoindre Grand-Père et Michael sur leur banc juste à temps pour le commencement de l'office. Granny, Sarah la gouvernante et les filles se trouvaient dans la travée de l'autre côté de l'allée. A Galdwinie, on ne mélangeait pas les hommes et les femmes. Le bruit qu'il fit en arrivant provoqua un coup d’œil réprobateur de Kathleen.
C'était le Père Kenneth qui présidait la célébration. Les jeunes français, habitant une grosse commune de la région parisienne, assistaient à l'office dominical de façon presque anonyme. Ils furent surpris de la participation active de leurs cousins et des jeunes du village à la liturgie. Sharon fit la première lecture tirée du livre d'Esaïe. Puis Kathleen chanta le psaume 65, suivi par l'épître de Saint-Paul aux Galates lue par Michael. Alors les jeunes du village entonnèrent le chant d'acclamation qui précédait l’Évangile.
A Galdwinie, tous les fidèles ont l'habitude de s'agenouiller en adoration pendant la prière eucharistique. Préoccupé et inattentif, Johan s'assit pendant que les autres se mettaient à genoux. Ce qui généra encore un regard courroucé de Kathleen qui pensa qu'il l'avait fait volontairement par provocation.
Johan, sans savoir pourquoi, ressentait fortement la désapprobation de Kathleen. Et cela l'énervait. Aussi, après le Notre Père, lorsque le prêtre invita les fidèles à échanger un geste de paix, et qu'il vit les jeunes filles se diriger vers lui, il jugea cette démarche ostentatoire comme le comble de l’hypocrisie. Il ne put le supporter et lâchement, pour s'y soustraire, il se déroba vers la sortie de l'église.
A la fin de la messe, le prêtre sortit avant les fidèles qui continuaient à chanter le chant final. Voyant Johan assis sur le muret au sommet arrondi qui bordait le terrain, il se dirigea vers lui. En le voyant arriver, Johan se leva pour partir.
— Johan, j'aimerai te parler.
— Je n'ai pas trop le temps.
— Tu es sorti bien tôt de l'église, ce dimanche.
— Je n'ai pas de paix à donner, dit Johan.
— Mais tu en as peut-être à recevoir, lui répondit le prêtre. As-tu pensé aux blessures que tu infligeais à tes amies en agissant ainsi.
— Je n'arrête pas d'entendre leurs critiques depuis hier soir et elles viennent m'offrir la paix maintenant pour pouvoir communier après le cœur léger. Cela me parait par trop hypocrite, mon Père. Et d'abord, qui c'est, cette fille Kathleen, qui veut embrigader tout le monde dans sa secte ?
— Alors comme cela tu penses qu'il s'agit d'une secte ? C'est comme cela que les juifs considéraient les disciples de Jésus. Connais-tu Taizé ?
— C'est une communauté œcuménique qui se trouve chez moi en France, je crois.
— Il y a quelques années, j'ai encadré un groupe de jeunes anglais à Taizé. Kathleen en faisait partie. Elle a été touchée par le Saint-Esprit.
— Mais dans ces groupes œcuméniques, on rencontre n'importe qui.
— Si par n'importe qui, tu penses à d'autres religions chrétiennes, tu as raison. Mais ce n'est pas la religion qui compte, c'est la relation personnelle que l'on entretient avec le Seigneur qui est importante. Toutefois, si cela peut te rassurer, Kathleen est catholique, c'est moi qui l'ai baptisé lorsque j'étais un jeune prêtre. Ce fut une joie pour moi de la rencontrer à Taizé. La revoir ici, dans la paroisse de ta cousine tient du miracle.
— Ce n'est que le hasard, dit Johan qui ne put retenir un geste agacé.
— Le hasard ?
— Elle détourne de moi l'amour de Sharon. Et je doute que l'église approuve ce genre de relation, levant une suspicion calomnieuse sur les rapports qui existaient entre Kathleen et sa cousine.
— Là encore, tu te méprends, dit le prêtre. Elle est fiancée avec un jeune homme qu'elle a rencontré à Taizé et qui se destine à devenir pasteur. Je pense que tu gagnerais beaucoup à l'écouter.
— Grand-Père m'a dit la même chose, hier soir.
— Ton grand-père est un homme de Dieu et il a beaucoup de discernement. A titre d'information, pour te soulager, Kathleen repart ce soir pour deux mois rejoindre son fiancé qui organise des camps d’évangélisation pour les jeunes dans un centre au Pays de Galles.
Puis, regardant sa montre il lui dit :
— Tu vois, tu n'avais pas le temps de me parler, mais tu viens de m'accorder quinze minutes de ton précieux temps. Cela aussi peut être considéré comme un miracle.
Michael et Lisbeth venaient de les rejoindre. Granny, Sarah, Grand-Père, Kathleen et Sharon était partis devant pour préparer le repas au manoir.
— Qu'est-ce qui t'a pris ? demanda Lisbeth. Depuis notre arrivée en Ecosse, tu es insupportable.
— Kathleen et Sharon me détestent et elles viennent me donner la paix. Tu parles d'une hypocrisie.
— Mais elles étaient vraiment sincères, s'interposa Michael, révolté par la dureté de son cousin. Tu viens de leur briser le cœur.
— Vous aussi, vous m'en voulez ! remarqua Johan
— Mais non, lui dit son cousin, plus calmement, regrettant son mouvement d'humeur. Mais avoue que tu y vas un peu fort.
Ils se dirigèrent vers le manoir. Le couvert avait été dressé dans la salle à manger. Ils s'assirent autour de la table. Johan était assis entre Lisbeth et Kathleen, Sharon en face de lui à coté de Michael, Grand-Père et Granny aux extrémités de la table rectangulaire.
— Oh ! Arrêtez de me regarder comme ça. Depuis hier soir, vous êtes tout le temps à chercher la faute. C'est exaspérant à la fin.
Toujours perturbé, Johan avait encore commis une maladresse en s’asseyant et en commençant à manger alors que Grand-Père n'avait pas encore récité le bénédicité. L'échange des regards significatif entre Kathleen et Sharon venait de provoquer cette réaction. Il se leva néanmoins par respect pour son grand-père sachant l'importance que cela avait pour lui, de la conversation qu'il avait eu avec lui, la veille.
Il n'y avait pas de lave-vaisselle au manoir. Lorsque les petits-enfants étaient à Galdwinie, la coutume voulait que chacun à leur tour, ils aillent aider Sarah à la vaisselle, pour la soulager du surcroît de travail occasionné par leur présence. Lors des vacances précédentes, les adolescents avaient pris l'habitude de se rendre à deux à la cuisine, Lisbeth avec Michael, Johan avec Sharon, Michael avec Lisbeth, Sharon avec Johan, afin de raccourcir le temps de la corvée. D'habitude, Sharon et Johan aimaient se retrouver auprès de Sarah où ils savouraient un moment privilégié qui leur permettait une certaine intimité.
Ce dimanche, c'était le tour de Sharon. En se levant, elle se tourna vers Johan, dans l'espoir qu'il la suivrait dans la cuisine. Mais celui-ci resta assis en la fixant durement. Kathleen outrée se leva brusquement en disant à son amie :
— Je viens t'aider.
Ce fut le maximum que Sharon put supporter. Arrivée dans la cuisine, elle éclata en sanglot. Ces vacances s’annonçaient tragiques. Elles achevèrent la vaisselle tant bien que mal. Kathleen, désarmée face à la détresse de son amie, ne savait plus que faire. Elle devait partir dans la soirée mais elle hésitait à laisser Sharon dans cet état. Tout semblait lui échapper. Elle n'osait même plus proposer à son amie de prier. Elle était prête à renoncer à son voyage quand Sharon pris une décision.
— C'est trop dur. J'ai tellement prié pour que Dieu lui accorde la grâce. Je crois que je vais t'accompagner à Glandwr.
— Et ton projet de restauration de la Maison paroissiale, tu le laisses tomber ? Le Père Kenneth va être déçu.
— Oui, c'est vrai. Il va falloir que j'aille lui parler avant de partir. Il faut aussi que j'aille parler à Granny et Grand-Père. Je vais certainement leur manquer.
La salle à manger était vide. Elle trouva Grand-Père avec Granny dans le petit salon. Ils étaient en train de prier.
— Je vais partir ce soir avec Kathleen, leur annonça-t-elle tristement.
— Bien que cela nous cause un grand chagrin de te voir partir si vite, il semble en effet que ce soit nécessaire, dit Grand-Père. Vu les circonstances, il n'est pas bon que Johan et toi restiez sous le même toit. Nous avons prié, ta grand-mère et moi, pour trouver la meilleure solution. Ta décision est une réponse à notre prière. Il vaut mieux que ce soit lui qui reste ici, car c'est ici qu'il a le plus de chance de trouver sa rédemption.
— Tu souffres ma pauvre petite, dit Granny en lui prenant les mains. N'en veut pas trop à ton cousin. Malgré sa dureté, il est capable d'une grande bonté. Même si son amour pour toi est perverti, il n'en est pas moins profond. Aie confiance en Dieu et garde espoir.
Elle embrassa ses grands-parents et sortit pour rejoindre Kathleen.
*
* * *
*
A la fin du repas, Johan, boudeur, sortit seul dans le parc. Il y avait au fond, un cèdre magnifique. Ce cèdre figurait sur le crest du clan MacPelt. En plein été, l'ombre de l'arbre apportait une ambiance de sérénité qu'il trouvait reposante. Johan aimait beaucoup cet endroit. Dans le passé, il s'était fabriqué un hamac en filet avec ces cordelettes de coton colorées que l'on utilise pour le macramé. Les mousquetons étaient toujours là, mais le hamac n'y était pas attaché. Il revint vers le manoir et entra dans la remise où étaient rangés les outils de jardinage. Il trouva son hamac soigneusement plié dans un sac de toile. Revenu sous le cèdre, il l'attacha aux mousquetons et après avoir ajusté les tendeurs, il grimpa dessus pour s'y allonger. Fatigué, car il avait passé une mauvaise nuit et s'était levé tôt le matin, il ne tarda pas à s'endormir.
Lorsqu'il s'éveilla, l'après-midi était déjà bien avancée. Lise et Michael, craignant sa réaction à un réveil brutal, l'avaient laissé dormir. Ils discutaient doucement non loin de là à l'ombre de l'arbre.
— Où est Sharon ? leur demanda-t-il.
— Sharon et Kathleen viennent de partir, répondit Michael.
— Partir où ?
— Elles sont rentrées à Édimbourg.
Johan se souvint des projets de Kathleen. Il pensa que Sharon avait accompagné son amie pour l'aider à préparer ses bagages.
— Sharon revient quand ? demanda-t-il.
— Elle ne reviendra pas, lui dit Lisbeth doucement. Elle accompagne Kathleen à Glandwr au Pays de Galles.
— Mais ce n'est pas ce qui était prévu, s'exclama-t-il. Quelque chose commençai à lui empoigner le cœur.
— Mais à quoi t'attendais-tu donc ? Éclata Michael. Tu n'as pas arrêté d’asséner tes méchancetés à ma sœur depuis ton arrivée.
— Si on allait se promener au village ? proposa Lisbeth pour changer le cours de la conversation, dans la crainte d'un nouvel éclat de son frère qu'elle sentait sur le point de craquer. Michael, j'aimerais que tu nous fasses voir la Maison paroissiale dont tu me parlais tout à l'heure.
Ils se dirigèrent vers le village et Johan descendit de son hamac pour les suivre. Arrivé devant l'église, ils virent le Père Kenneth qui priait les vêpres dans son livre d'heures. Celui-ci se leva à leur arrivée.
— C'est un bel après-midi, dit-il pour engager la conversation.
— Je viens montrer la Maison paroissiale à mes cousins.
— Nous venons juste de faire réparer la toiture, expliqua le prêtre en s'adressant aux deux jeunes français. Mais l’intérieur a beaucoup souffert des fuites du toit et il reste beaucoup de travaux à faire.
— Sharon et moi, nous avions prévu de les entreprendre cet été avec vous et les clubs de jeunes, dit Michael à ses cousins. Encore un beau projet qui part à l'eau, ajouta-t-il en regardant son cousin du coin de l’œil.
Il y eut un moment de silence embarrassant. Le Père Kenneth s'était entretenu avec Kathleen et Sharon avant leur départ. Il n'ignorait plus rien de la situation. Il eut pitié de l'embarras de Johan. Il eut alors une intuition.
— Toute l'électricité du bâtiment est vétuste. Et je suis en permanence dans la crainte qu'un incendie se déclare. Il parait que tu vas intégrer une grande école d'ingénieur ? demanda-t-il en se tournant vers Johan. Ce serait sympa si tu voulais bien profiter de tes vacances pour t'en charger.
Michael sursauta à la demande du Père Kenneth. Dans les circonstances actuelles, celui-ci prenait le risque d’essuyer un refus cinglant de la part de son ombrageux cousin. Mais, à sa grande surprise, Johan accepta. Lisbeth sourit devant l'étonnement de son cousin. Son frère avait participé à la restauration de la ferme des grands-parents maternels avec leur père. Elle savait que c'était le genre de travaux qu'il appréciait. Dans son discernement, le prêtre venait de trouver le moyen pour son frère de ne pas perdre la face en le mettant dans la posture de rendre un service dans un domaine où il était particulièrement doué.
Ils se dirigèrent vers la Maison. C'était un grand bâtiment ancien construit dans les mêmes matériaux que les autres maisons du village. L'entrée se trouvait sur la façade nord, côté rue. La double porte était surmontée par une large baie cintrée en verre « culs de bouteille » qui éclairait la grande salle. Elle abritait depuis des temps immémoriaux les activités des différentes associations de la paroisse. La jeunesse du pays y avait passé et y passerait probablement encore une bonne partie de ses loisirs. Tous les habitants de Galdwinie avaient à cœur de l'entretenir et ils s'étaient fortement mobilisés financièrement pour la réfection de la toiture. Mais lorsqu'ils entrèrent, l'état de l'intérieur consterna Johan qui regretta d'avoir accepté si vite.
Tout était délabré. Bien que le soleil brillât à l'extérieur, l'intérieur de la grande salle était sombre, sale et sentait le moisi. Elle était entourée d'une galerie dont la balustrade, en chêne à l'origine, avait été réparée de bric et de broc avec du bois blanc qui était déjà à moitié vermoulu. Çà et là des lames de parquet et de lambris manquaient. De l'autre côté de la salle, en face de l'entrée, une volée de marche donnait accès à un palier à partir duquel deux escaliers à droite et à gauche permettaient de monter à la galerie. Au-dessus du palier se trouvaient deux fenêtres dont le sommet cintré évoquait les vitraux d'une église. Situées sur la façade sud, elles étaient sensées apporter l’essentiel de l'éclairage. Mais les arbres qui avaient poussé à l'arrière du bâtiment occultaient complètement la lumière et certaines branches entraient carrément à l'intérieur à travers les vitres brisées. Plusieurs couches successives de papier peint, dont les pans se décollaient à cause de l'humidité, recouvraient les murs.
Sur les côtés du rez-de-chaussée et de la galerie, des portes donnaient accès à des petits locaux dédiés à l'une ou l'autre des activités associatives paroissiales. Contrairement à la grande salle, ces locaux paraissaient mieux entretenus, encore que l'état du réseau électrique relevait du même état de vétusté que le reste du bâtiment. Johan était découragé.
— Avant même d'entamer les travaux d'électricité, il faut absolument redonner à l'ensemble du bâtiment un semblant de salubrité, dit-il. Même en prolongeant notre séjour jusqu'à la fête du village à la fin de l'été, je n'aurai jamais le temps de tout faire.
— Mais tu ne seras pas seul, lui dit Michael. Nous te donnerons un coup de main.
— Même avec ton aide et celle de Lise, cela ne suffira pas.
— Tu oublies le groupe de Sharon. Ce chantier, ils étaient prêts à l'entreprendre avec elle.
— Mais Sharon est partie. Et je doute de pouvoir les mobiliser maintenant.
— Vous aurez aussi l'aide du Seigneur. Je vais prier pour cela, dit le Père Kenneth
Cette remarque fit sourire Johan. Le garçon, dans son orgueil sceptique, songeait que c'est à lui que le prêtre avait d'abord demandé de l'aide. Il ne se rendait pas encore compte de ce qu'avait tout de suite compris sa petite sœur Lisbeth : ce service qui lui était demandé, c'était un acte de charité qui lui était adressé, c'était pour lui le moyen de rentrer en grâce auprès de ses amis.