Chapitre 9 - Bizutage dans une grande école

Chapitre 9 - Bizutage dans une grande école
Johan n'avait que peu d'espoir d'intégrer l'ENSAM comme il le souhaitait car il était trop loin dans la liste d'attente. Mais le concours qu'il avait passé était commun à plusieurs grandes écoles, et parmi ces écoles, figurait l'ENSAIS (Ecole Nationale Supérieure des Arts et Industries de Strasbourg). Le système de classement lui avait néanmoins permis d'obtenir son intégration dans celle-ci. Hésitant à redoubler en Math Spé pour revivre une année de plus dans cette ambiance de compétition particulièrement éprouvante des classes préparatoires aux grandes écoles, se souvenant des paroles de Kathleen, il accepta de s'y inscrire.
Strasbourg, est une ville de l'extrême Est de la France, sur la rive gauche du Rhin. Elle est le siège du Parlement Européen et à ce titre, elle est considérée comme la capitale de l'Europe. Le centre ville, situé dans une île formée par les deux bras de la rivière Ill, a su conserver son ambiance médiévale, avec la cathédrale Notre-Dame, qui héberge la célèbre horloge astronomique, nichée parmi les maisons à colombage typiques de l'Alsace, avec des étages en encorbellement et des toits pentus couvrant plusieurs étages de mansardes.
Johan arriva donc à Strasbourg la première semaine d'octobre 1977. L'association des anciens élèves avait organisé un accueil au Foyer de l'Ingénieur, sorte de cité universitaire, construite par l'association pour le logement des étudiants de l'Ecole dans le quartier allemand au nord-est de la ville.
Un peu perdu, il se renseigna auprès du gardien qui tenait une permanence derrière un guichet dans le hall d'accueil du Foyer. Celui-ci appuya un bouton sur le tableau de bord. En réponse à ce signal, un jeune garçon descendit l'escalier. Quelque chose dans son regard, rappelait la douceur et la bienveillance de Kathleen.
— Bonjour, je m'appelle Régis. Je suis en deuxième année.
— Je suis Johan MacPelt. Je viens d'arriver.
— Tu as la chambre 164, l'informa-t-il en consultant une liste. Voilà ta clef. Je vais t'accompagner, dit-il en lui prenant sa valise.
Johan fut frappé du dévouement de ce garçon qui avait choisi de sacrifier quelques jours de ses vacances pour organiser l'accueil des nouveaux, et qui manifestait son soucis de servir jusqu'à lui prendre sa valise comme l'aurait fait un groom dans un grand hôtel.
Ils montèrent au premier étage, où se trouvait la chambre attribuée à Johan. C'était une petite chambre de dix mètres carrés qui comportait un lit, un placard, une commode et un bureau. Les sanitaires se trouvaient à l'extérieur dans un petit réduit.
— Voilà ta chambre, dit Régis en déposant la valise de Johan. Je te laisse t'installer.
— Merci beaucoup. C'est vraiment sympa de ta part de m'avoir aidé.
— Si tu as besoin, je suis dans la chambre 263.
Johan se retrouva seul dans sa chambre. Il commençait à déballer ses affaires lorsque des coups de poing retentirent brutalement sur sa porte. Lorsqu'il ouvrit la porte de sa chambre, un groupe d'étudiants bruyants s'y engouffrèrent.
— Bizut ! Tu ne salues pas ton ancien ? demanda l'un d'eux. Le mot cinglait comme une insulte.
— Bonjour ! Mais qui êtes-vous ? demanda Johan, quelque peu effrayé par l'attitude manifestement provocatrice de ses interlocuteurs.
— Nous sommes membres du CDT1. Voici le règlement du bizutage. Tu es tenu de t'y conformer à la lettre sous peine de représailles. Nous t'attendons mardi prochain au sixième étage en tenue sur les bandes noires.
Le document qui avait été remis à Johan, comportait 69 articles. Ils décrivaient, entre autres, la tenue du bizut : en slip sous une blouse blanche, le fait qu'il ne pouvait se déplacer que ce soit au Foyer ou dans les locaux de l'Ecole qu'en se positionnant sur les rangées de carreaux noirs bordant les couloirs, pour laisser le centre pavé en blanc libre pour les anciens. Les premiers articles décrivaient une sorte de quête initiatique destinée à la construction de l'emblème rituel du bizutage que les premières années devaient porter autour du cou et sur lequel devait figurer leur nom et leur prépa.
La première étape consistait à obtenir auprès d'un ancien, un morceau de bristol épais de 6 cm x 9 cm que le nouveau devait découper selon une forme définie par une courbe dont l'équation était exprimée en coordonnées polaires. Habitué aux exercices mathématiques, tracer la courbe sur le morceau de bristol ne posa aucun problème à Johan. Mais quelle ne fut pas sa surprise quant au résultat. La forme obtenue évoquait une paire de testicules. Et Johan, mi amusé, mi choqué, comprit que le nombre 69 omniprésent dans le règlement du bizutage affichait clairement le coté paillard de celui-ci.
La seconde étape devait permettre d'obtenir une cordelette avec laquelle il fallait faire 23 nœuds espacés de 3 cm qu'il fallait enfiler dans l'emblème.
— Parce que 3 fois 23 font 69, lui dit l'ancien en lui remettant une cordelette de 40 cm de long et de 1 cm de diamètre.
— Mais c'est mathématiquement et matériellement impossible.
— Réfléchis bizut. Ton intégration, tu l'as trouvée dans une pochette surprise ?
En fait, la solution consistait à ôter l’âme en filasse de l'intérieur de la cordelette pour ne conserver que la tresse de coton extérieure. En étirant celle-ci, on obtenait un cordonnet d'une longueur suffisante pour effectuer le nombre de nœuds exigé.
La quête se terminait par le rendez-vous dans le couloir du sixième étage, à 9h00, sur les bandes noires, le soir de la première séance de bizutage.
Ce soir là, en slip vêtu d'une blouse blanche, la couille (c'est comme cela que l'emblème du bizutage était désigné par les anciens) autour du cou, Johan se rendit au lieu prévu, partagé entre la curiosité et une crainte sourde de devoir subir des humiliations inacceptables. Plusieurs nouveaux en blouse eux aussi se tenaient déjà sur les dalles noires du coté du couloir. A l'heure prévue, arriva un groupe d'anciens qui commencèrent à provoquer les nouveaux. L'un d'entre eux, passablement éméché, interpella Johan.
— Présente-toi, bizut.
— Johan MacPelt.
— Bizut, tu ne sais pas te présenter réglementairement ? Cinq pompes.
Johan, qui se rappelait vaguement, de ce qu'il avait lu, qu'il aurait du épeler son nom à l'envers, effectua les cinq pompes demandées.
— Décidément, bizut, tu es indécrottable, hurla l'ancien. Tu ne sais pas compter ?
— Un, deux, trois, quatre, cinq, compta Johan en recommençant les pompes.
— Bizut ! Tu ne connais pas le français ? Pompe, c'est masculin ou féminin ? Recommence !
— UNE, deux, trois, quatre, cinq.
— Bizut ! Seuls, les anciens peuvent commencer par UN. Les bizuts, c'est zéro. Recommence !
— ZÉRO, une, deux, trois, quatre, cinq, recompta Johan, en se demandant qui aurait le culot de demander des pompes à un ancien et si celui-ci accepterait de les faire, même en comptant à partir de UN.
— Bizut ! J'espère que tu as compris maintenant. Présente-toi !
— Bizut petit-t, petit-l, petit-e, Grand-P, petit-c, petit-a, Grand-M.
Satisfait, l'ancien lâcha Johan, pour s'attaquer à une autre victime. Ce salaud, avait réussi à lui faire faire vingt-et-une pompes, à lui, Johan MacPelt, le petit-fils du Laird de Galdwinie, alors que le fameux règlement précisait que le nombre ne pouvait pas dépasser cinq.
Derrière, la foule des anciens arriva le CDT. Ils étaient tous les neufs habillés en frac noir et chapeau claque, comme pour aller à une soirée mondaine du XIXème siècle. Le président du CDT portait en outre une écharpe rouge, nouée à la ceinture. Tous descendirent les sept étages qui menaient à la cafétéria, au sous-sol, où se déroulait la séance. Les nouveaux étaient restés au sixième étage gardés par quelques anciens qui les poussaient dans l'escalier un à un. En entendant leurs cris de terreurs, Johan manœuvra pour se positionner en queue de file, bien décidé à s'esquiver. Malheureusement pour lui, les garçons du bout en blouse blanche, qu'il prenait pour des nouveaux, avaient été délégués par le CDT pour empêcher les fuyards. Quand arriva son tour, un ancien le poussa violemment dans l'escalier. A ce moment, il pensa qu'il allait se fracasser dans les marches de l'escalier. Mais les anciens positionnés le long des marches se le passaient de bras en bras.
Après une chute qui lui sembla interminable, Johan se retrouva dans un local sombre. Il entendait fuser les rires et percevait, dans l'obscurité, les lueurs rougeâtres des cigarettes des fumeurs. Tout à coup, la lumière violente d'un spot l'éblouit. Derrière, il devinait les neuf CDT trônant sur une estrade. Ils se mirent à lui hurler dessus, mêlant leurs cris au point de les rendre inintelligibles. Ils lui attachèrent un fouet à pâtisserie dans l'emblème qu'il portait autour du cou. Puis ils lui offrirent un paquet-cadeau, dans lequel il trouva ses vêtements : il s'aperçut qu'il était nu. Les anciens postés dans l'escalier avaient profité de son désarroi pendant la chute pour le déshabiller. Plein de honte, sous l'humiliation, il enfila sa blouse et sortit rejoindre les autres nouveaux, qui tous portaient maintenant un emblème qui ressemblait à un sexe masculin.
Quand il remonta dans sa chambre, Johan se sentait sale, blessé et humilié. Il lui prit l'envie de prendre une douche pour laver toute cette ignominie. Il y resta pendant au moins trente minutes. Il se demanda, comment il pourrait supporter cela pendant toute la durée du bizutage qui devait se terminer aux vacances de la Toussaint.
Pendant le reste de la semaine, il refusa de porter en public cet emblème humiliant et vulgaire. Ce qui l'exposait aux brimades répétées des anciens qu'il rencontrait. Alors que le bizutage était officiellement interdit, même les professeurs, tous anciens de l'Ecole, étaient complices. Lorsqu'un jour, empêché par un groupe d'anciens, il arriva en retard à un cours, le professeur le mis au piquet, comme un écolier de primaire.
Il n'attendait plus qu'une chose, pouvoir rentrer chez lui le week-end pour s'éloigner un moment de cette ambiance malsaine. Le vendredi soir après le cours, il s’apprêtait à quitter le Foyer avec sa valise quand au bas de l'escalier, il tomba sur un groupe d'anciens qui le ramenèrent de force dans sa chambre.
— Bizut, tu ne peux pas partir ce week-end, il y a une séance de bizutage dimanche matin.
— Mais mes parents m'attendent.
— Tu n'as qu'à les prévenir.
Après plusieurs tentatives, Johan dut renoncer. De toute façon, le dernier train du soir était raté. Il rongeait son frein. Il lui restait un espoir, le train de 7h00 du samedi. Le lendemain, il se leva aux aurores. Il put quitter le foyer sans problème. Il prit le bus pour se rendre à la gare, pensant qu'il avait gagné la partie. Mais à la gare, plusieurs anciens étaient déjà là. Comptant sur l'anonymat de la foule, il chercha à se faufiler vers les quais. Mais ses actes de rébellion l'avaient exposé et il fut immédiatement reconnu... et reconduit au Foyer de l'Ingénieur.
Contraint de rester le weekend à Strasbourg, Johan participa à la course de deux-chevaux qui se déroula dans le parc de la citadelle. La plupart des élèves ingénieurs possédait une deux-chevaux ou une diane Citroën. Elles furent alignées dans une allée, remplies chacune d'une dizaine de passagers choisis parmi les anciens. Chacune, frein à main bloqué, devait être poussée, ou plutôt traînée par une équipe de bizuts. Mais à quelques mètres du point d'arrivée, toutes les voitures durent laisser passer celle des CDT qui furent déclarés vainqueurs.
Pendant les semaines qui suivirent, Johan dut participer à plusieurs manifestations de ce type, comme une séance de cirage des chaussures des passants sur la Place Kléber, où lui même dut couvrir de cirage noir les guêtres blanches d'un CRS chargé d'encadrer la manifestation. Quelques défis invraisemblables furent lancés, comme par exemple de décrocher le I en néon de la pharmacie de la V[i]erge, située rue des Arcades. Le I en néon fut exposé, clignotant, dans la vitrine réservée aux trophées sportifs de l'ENSAIS. Chacune de ces manifestations aurait pu être amusante, car elles n'étaient pas dépourvues d'humour, si elle n'avait été le prétexte de beuveries, de chansons paillardes et surtout de brimades ignobles et insupportables.
Une nuit, plusieurs anciens, visiblement très éméchés, à la limite de l'ivrognerie, tambourinèrent violemment à la porte de Johan qui était remonté se coucher à la fin d'une séance de bizutage. Ils défoncèrent presque la porte, le forçant à ouvrir. Ils pénétrèrent brutalement dans la pièce et se mirent à lorgner les portraits des quatre jeunes filles qu'avait dessinés Megan la petite autiste écossaise, l'été précédent. C'étaient les portraits de Megan, de sa cousine Sharon, de Kathleen son amie et de sa petite sœur Lise.
— Y-a de la femme chez toi, Bizut, dit l'un deux. Tu ne dois pas t'ennuyer.
Une violente colère monta chez Johan. Comment ce cloporte ivre osait-il insulter la pureté des Quatre Perles de Galdwinie, comme les avait appelées Granny ? Il ne put s’empêcher de les repousser brutalement hors de sa chambre. Ils étaient tellement saouls, qu'ils allèrent s'affaler dans le couloir, vomissant tripes et boyaux, sur les bandes noires, remarqua anecdotiquement Johan.
Le lendemain, Johan reçut la visite des neufs CDT en costume. Ils venaient lui poser un ultimatum :
— Salut Bizut ! lui lança le président.
— Enchanté, moi c'est MacPelt, Johan MacPelt.
— Ce n'est pas le moment de plaisanter. Ta conduite est inacceptable.
— C'est vraiment l’Hôpital qui se fout de la Charité. Je suppose que vous venez me trouver au sujet de ces quatre abrutis qui sont venus insulter mes amies cette nuit.
— Exactement, Bizut. Il est indispensable que tu fasses amende honorable en allant leur présenter tes excuses.
— C'est hors de question. Si excuses il doit y avoir, je suis prêt à les accepter des ces quatre soûlots. Et sinon ? demanda Johan.
— Sinon, tu passeras le reste de ton temps ici seul et sans ami. Et crois moi, trois ans dans ces conditions, c'est long.
— Je vais prendre le risque. De toute façon, je n'en ai rien à cirer de votre bizutage de merde, ajouta-t-il en élevant la voix, la colère recommençant à prendre le dessus. Depuis le début, toutes vos conneries me font chier.
— Comme tu voudras. A partir de maintenant, tu ne pourras plus compter sur personne, dit le président du CDT en sortant à la suite de son équipe.
— Rien à cirer, répéta Johan en hurlant.
Décidément, pensa Johan, il ne m'aura pas fallu beaucoup de temps pour me mettre toute l'Ecole à dos.
1 CDT - Comité des Traditions constitué de neuf anciens de deuxième ou de troisième année chargés de l'organisation des séances de bizutage, et accessoirement de la discipline contre les bizuts récalcitrants.