Chapitre 10 - Si quelqu'un entend ma voix...

Chapitre 10 - Si quelqu'un entend ma voix...
Un sondage
Sonde-moi, ô Dieu, et connais mon cœur !
Éprouve-moi, et connais mes pensées !
Regarde si je suis sur une mauvaise voie,
Et conduis-moi sur la voie de l'éternité !
Psaume 139:23-24
Un soir, alors que Johan était en train de travailler à son bureau dans sa chambre du Foyer de l'Ingénieur, quelqu'un frappa à sa porte. Il eut une inquiétude, car on était en pleine période de bizutage et son opposition violente au CDT1, qui l'avait mis au ban des autres élèves, l'exposait à des représailles. Comme la personne qui avait frappé, l'avait fait d'une façon discrète, très différente des coups de poings brutaux habituels, il se risqua à entrouvrir la porte.
En reconnaissant Régis, le garçon dévoué, au regard bienveillant, qui l'avait accueilli à son arrivée à Strasbourg, il le laissa entrer. Il était accompagné par John, un autre garçon avec un fort accent américain. Sans savoir pourquoi ce dernier lui faisait penser à Kathleen, l'amie de sa cousine Sharon.
Ils venaient faire un sondage et ils commencèrent à lui poser des questions, dont le sujet le mit immédiatement sur la défensive. Évidement ils faisaient partie d'une secte. Le garçon américain devait être un mormon ou un disciple de la secte Moon.
— Inutile d'aller plus loin, je suis catholique romain, leur lança-t-il comme un exorciste aurait dit « Vade Retro Satanas » en brandissant une croix.
— Désolé, de t'avoir dérangé, lui dit John qui s’apprêta à partir.
Mais après avoir retenu son compagnon, Régis insista et Johan céda finalement, en reconnaissance pour la gentillesse avec laquelle il l'avait accueilli à son arrivée à Strasbourg.
— Est-ce que tu crois que Dieu existe ? demanda Régis.
— Oui. Bien sur.
Bien évidement qu'il existe, pensait Johan. Il était bien placé pour le savoir. Lors des dernières vacances passées en Ecosse, sa cousine Sharon et son amie Kathleen avaient tout fait pour le convaincre de l'existence d'un Dieu personnel. Mais, malgré les expériences merveilleuses de l'été, une question tourmentait toujours Johan. Comment ce Dieu si puissant et si juste pouvait-il s'intéresser à lui personnellement avec sa médiocrité et ses imperfections ?
— Qui est Jésus-Christ pour toi ?
— Le fils de Dieu !
— Est-ce que tu as déjà lu l'évangile ?
— Plusieurs fois !
Au catéchisme il avait lu de bout en bout les quatre évangiles et les actes des apôtres. Lors de son premier séjour en Ecosse, il avait accompagné ses cousins Sharon et Michael à Londres pour assister à une représentation de la comédie musicale Jesus-Christ Superstar. Ému par la musique accompagnant la narration de la vie de Jésus, et peut-être aussi par le voisinage de sa jolie cousine, ils avaient commenté le spectacle en regrettant, après 2000 ans de décalage, de ne plus pouvoir profiter de l'intimité qu'avaient eu les apôtres avec Lui. Sharon, à Noël, lui avait envoyé une bible et il avait commencé à la lire, intéressé par la vie des patriarches. Mais il avait abandonné Moïse dans le désert, épouvanté par la quantité de règles auxquelles il lui semblait impossible d’obéir.
— Est-ce que tu crois qu'il est possible d'avoir une relation personnelle avec Dieu ?
— Franchement, je ne sais pas.
Déjà que ses relations avec les autres étaient problématiques. Il s'était fâché avec sa cousine et son amie, l'été dernier, les forçant à interrompre leur séjour. Là on était en plein bizutage à l'ENSAIS, et son opposition au CDT l'avait mis au ban de l'Ecole. Et ce gars lui parlait maintenant de l'éventualité d'une relation avec Dieu. Cette éventualité lui paraissait bien prétentieuse !
Pourtant, bourré de complexe, il était avide de douceur, de tendresse, d'indulgence, d'amour. Il aurait aimé rencontrer quelqu'un qui le connaîtrait intimement, l'acceptant sans le juger et devant qui il n'aurait pas peur de se dévoiler. Il avait éprouvé et éprouvait encore quelque chose d'approchant avec sa cousine Sharon. Mais cela s'était soldé par une grande déception. En supposant que Dieu s’intéresse à sa petite personne, ce serait, à coup sûr, pour le vouer aux enfers éternels.
Ce propos d'une relation personnelle avec Jésus, Kathleen et Sharon le lui avaient déjà suggéré cet été. Et il n'était pas spécialement fier de ses réactions. Il commençait à être agacé par toutes ces questions qui lui rappelaient toutes ses inquiétudes, ses incertitudes, sa médiocrité, ses imperfections confrontées à l'immense perfection du Dieu auquel pourtant il croyait.
C'est alors que vint la question qui tue :
— Si tu venais à mourir aujourd'hui, irais-tu au ciel ou en enfer ?
— Probablement en enfer ! Sinon ce ne serait pas un Dieu parfait, répondit Johan, estomaqué par la question.
Et paradoxalement il espérait le Paradis comptant sur la miséricorde de Dieu et espérant que Sa justice pèserait le peu de bien q u'il avait accompli au regard de ses fautes en sa faveur.
Il était terrifié par la mort, sujet au vertige du néant, jusqu'à regretter d'être né car alors il n'aurait pas eu à mourir. Mais d'un autre coté, l'idée de n'avoir jamais existé le remplissait d'épouvante. Il souhaitait bénéficier d'un amour inconditionnel, puissant, mais lorsqu'il mesurait sa médiocrité à l'aune de la perfection espérée, il y avait un gouffre impossible à franchir. A ce sujet, depuis l'été dernier il était désespéré.
Arriva enfin la dernière question :
— Aimerais-tu participer à l'étude de l’Évangile ?
— Pourquoi pas !
Il était dans une petite chambre d'étudiant. Il n'avait rien amené des multiples occupations habituelles qu'il pratiquait chez ses parents. Il se sentait très seul, loin de chez lui, désœuvré malgré les multiples devoirs à rendre et il était souvent sujet au cafard. L'idée de rencontrer des gens et de débattre sur des sujets comme la religion ne le rebutait pas. Ses entretiens avec son Grand-Père paternel, professeur de philosophie à Édimbourg lui avaient montré qu'il ne manquait pas d'esprit.
Ils lui remirent une bible rouge. En lisant sur la page de garde l'histoire des Gédéon, association éditant et diffusant la bible dans les universités et les hôtels, il se dit que son intuition initiale était la bonne : il était tombé sur une secte. Mais il repensa à la bible que Granny et Grand-Père déposaient sur la table de nuit dans la chambre des invités.
Le week-end suivant, revenu chez ses parents en région parisienne, il chercha la bible que Sharon lui avait envoyée pour y comparer le contenu avec le livre rouge que Régis lui avait donné. Le contenu en était le même. Sa méfiance s’évanouit.
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Les études bibliques
Ta parole est une lampe à mes pieds,
Et une lumière sur mon sentier.
Psaume 119:105
Johan participa donc à ces réunions hebdomadaires. L'évangile étudié était celui de Saint-Jean. C'était très abstrait. Cela parlait tantôt de Parole, tantôt de Lumière. De temps en temps des phrases l'interpellaient :
Mais à tous ceux qui l'ont reçue, à ceux qui croient en son nom, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu...
Jean 1:12
En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu.
Jean 3:3
Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle. Dieu, en effet, n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour qu'il juge le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. Celui qui croit en lui n'est point jugé; mais celui qui ne croit pas est déjà jugé, parce qu'il n'a pas cru au nom du Fils unique de Dieu.
Jean 3:16-18
Celui qui croit au Fils a la vie éternelle; celui qui ne croit pas au Fils ne verra point la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui.
Jean 3:36
Progressivement quelques concepts plus précis commencèrent à s'imposer à son esprit. D'abord, Dieu l'aimait, tel qu'il était. Dieu souhaitait avoir une relation personnelle avec lui, Johan. Et c'est Lui qui avait déjà fait le premier pas il y a 2000 ans. En second, la vie éternelle, c’est possible. Il suffit de croire.
— Mais qu'est-ce que veut dire croire ? se demanda-t-il. Moi, je crois en Dieu. Que faut-il faire ? pensa Johan.
Un étudiant, membre de l'Eglise Pentecôtiste, qui vendait des bibles à l'entrée du restaurant universitaire de l'Esplanade, l'avait interpellé :
— Es-tu né de nouveau ?
Sa trop grande empathie l'avait fait reculer. Mais Johan se rappela, que dans l’Évangile qu'il était en train d'étudier dans le petit groupe de Régis, Jésus avait utilisé les mêmes termes. Tout cela lui paraissait abstrait. Faudrait-il passer par une sorte de rite d'initiation ésotérique ? Quel serait le prix à payer pour ce bonheur ? Dans sa vie, alternée de moments de bonheur et de moments d'épreuves et d'échecs, il avait l'impression que les premiers devaient être payés, quelques fois très cher, par les seconds.
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La fête de Noël
Mais l'ange leur dit :
Ne craignez point; car je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera pour tout le peuple le sujet d'une grande joie :
c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. Et voici à quel signe vous le reconnaîtrez :
vous trouverez un enfant emmailloté et couché dans une crèche. Et soudain il se joignit à l'ange une multitude de l'armée céleste, louant Dieu et disant :
Gloire à Dieu dans les lieux très hauts,
Et paix sur la terre parmi les hommes qu'il agrée!
Luc 2:10-14
Un petit peu avant Noël, Régis invita Johan à une fête organisée avec ses amis. Pour Johan, Noël a toujours été une fête importante.
Chez lui d'ailleurs, tout le mois de décembre baignait toujours dans une ambiance festive dans l'affection de ses parents et du reste de la famille. Cela commençait par la célébration de son anniversaire le 5 décembre, suivie immédiatement par la célébration de la Saint-Nicolas le 6 décembre, objet de liesses populaires dans les Ardennes comme dans les autres départements de l'Est de la France. Car sa maman était originaire de cette région. Son père, soldat écossais, l'avait épousée à la fin de la deuxième guerre mondiale et s'y était installé avant d'être muté à Paris. Dans ces régions, c'est à cette fête que les jouets sont distribués aux enfants sages par Saint-Nicolas, puisés dans une hotte portée par un âne.
Plus tard, arrivait la fête de Noël, plus religieuse. A cette occasion, un immense sapin était dressé dans le salon. Chaque année, Johan et sa petite sœur Lisbeth avaient un peu d'argent de poche pour acheter des guirlandes et des boules supplémentaires pour en agrémenter l'esthétique. Leur père déménageait la moitié du salon pour y installer une crèche monumentale en utilisant des moellons de meulières, cette pierre dure et chaotique, qui permettait de figurer la grotte de Bethléem.
Enfin le mois se terminait par la célébration de sa fête le 27 décembre, jour de la Saint-Johan.
Sans le montrer, Johan fut touché par cette invitation. Le bizutage venait de se terminer. Ses réactions violentes à certaines pratiques qu'il trouvait ignobles, surtout quand il en était victime, l'avaient mis plus ou moins à l'index de ses camarades. Et il se sentait très seul. La perspective d'assister à une fête de Noël selon les coutumes alsaciennes le réjouissait.
En fait, la fête avait lieu chez un couple d'américains. Johan fut accueilli par leurs enfants qui lui collèrent quelque chose dans le dos. Ce geste réveilla en lui une certaine méfiance : n'allait-il pas encore être victime de l'une de ces pratiques malsaines des jeux de société consistant à donner un bouc émissaire en proie au reste des convives ? Comme il le remarqua par la suite, chaque invité avait un personnage collé dans le dos. La plupart étaient des étudiants issus des diverses universités de Strasbourg qui, comme lui, avaient participé aux études bibliques. Comme ils ne se connaissaient pas, les enfants avaient organisé ce jeu pour mettre à l'aise plus facilement les invités. Le jeu consistait à deviner le personnage que l'on avait dans le dos. On n'avait le droit de répondre qu'à une seule question par oui ou par non, ce qui obligeait les convives à multiplier les rencontres.
Malgré les preuves évidentes de gentillesse et de bienveillance des enfants, Johan eut beaucoup de mal à s'intégrer à ce jeu. Dans cette assemblée, il n'était plus le petit-fils du Laird de Galdwinie, mais un banal étudiant, ce qui le rendait empoté et mal à l'aise.
La soirée se poursuivit alternant jeux et chants. Ensuite, Dany, un étudiant en géographie, lut l'histoire de la naissance de Jésus. Plusieurs personnes racontèrent ensuite comment elles étaient devenues chrétiennes. Johan se sentit piégé. Il avait déjà été confronté à ce genre de manifestations organisées par ses cousins écossais et leur amie Kathleen. Et il n'arrivait toujours pas à comprendre leur démarche. Pourtant, comme à Galdwinie, tous ces gens paraissaient heureux, individuellement, mais surtout heureux d'être ensemble pour partager ce moment.
Et, comme au repas organisé à Galdwinie au retour de Sharon et de Kathleen, à la fin de l'été, Johan était taciturne, isolé et solitaire dans une pièce où se trouvaient plus de cent personnes. Il se rendit compte, qu'en fait, il était jaloux de leur bonheur, de tous ces gens qui vivaient quelque chose qu'il ne comprenait pas.
Lors du goûter qui termina la soirée, il fut abordé par un jeune homme. Son fort accent dénonçait sa nationalité. C'était encore un britannique. Il lui raconta comment il était devenu chrétien lui aussi. Il venait de se marier et il lui présenta sa jeune épouse très jolie. Cet anglais affichant son bonheur suffisant, lui rappela atrocement, ce qui c'était passé pendant les vacances avec sa cousine Sharon. L'anglais ne se rendait même pas compte combien ses paroles le torturaient.
Refoulant sa souffrance, refusant de craquer devant lui, Johan se mit à lui argumenter des insanités malveillantes sur les anglais qui avaient utilisé le christianisme pour coloniser les peuples du Commonwealth, qu'ils ont exploités ensuite pour construire leur soi-disant supériorité britannique sur les peuples latins en général et sur les français en particulier. Il faut dire à sa décharge que les positions politiques de l'Angleterre à ce moment vis à vis de l'Europe ne l'incitaient pas à l'indulgence.
Très mal à l'aise, il fut soulagé de voir arriver Régis, dont le sourire manifestait toujours douceur et bienveillance. Celui-ci venait chercher Johan pour rentrer au Foyer. Au regard qu'échangea Régis avec le jeune couple, Johan prit conscience tout à coup de son incorrection, combien il avait été odieux et combien il les avait blessés. Cela lui rappela les méchancetés qu'il avait infligées à sa cousine et à son amie pendant l'été. Une fois de plus il s'était conduit de façon ignoble. Il rentra dans sa chambre en colère, plein de rancune, mais aussi plein de regrets et de honte au souvenir de cette soirée qui avait bien commencé et qui, à cause de son attitude, s'était si mal terminée.
Il y avait rencontré des gens plein de gentillesse, heureux de se retrouver ensembles. Et par son orgueil, il s'était volontairement tenu à l'écart de cette tendresse à laquelle on voulait l'associer et il en avait l'entière responsabilité. Il se souvint de ce que lui avait dit le Père Kenneth, au sujet du crest de sa famille :
Les trois croix rappellent aussi que sur les deux brigands qui ont été crucifiés avec Jésus, l'un a été le premier homme à être avec lui au paradis (Luc 23:43), et que l'autre a refusé cette paix, indiquant ainsi qu'il est de la responsabilité de l'homme d'accepter ou de refuser la paix du Seigneur.
Il se souvint alors de la parole de Jésus :
Je vous donne un commandement nouveau : Aimez-vous les uns les autres; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'amour les uns pour les autres.
Jean 13:34-35
Il prit tout à coup conscience, que tout en prétendant être chrétien, lui n'était pas disciple de Jésus, comme Sharon, comme Michael, comme Kathleen, comme tous ces gens. C'étaient eux les vrais disciples. Lui était avide de cette tendresse d'amour qu'il avait observée, mais eux étaient capables de la donner aux autres. Et pour pouvoir l'exprimer avec cette force, ils devaient en être remplis.
Sans que l'anglais, ni Régis ne s'en soient aperçus, Johan n'avait jamais été si proche de sa conversion. Il aurait suffit qu'il avoue enfin sa douleur, son péché. Il aurait suffit d'une larme... qui ne put sortir. Peut-être si l'un ou l'autre avait frappé à sa porte ce soir là... Mais personne ne vint.
Le trimestre achevé, il rentra chez lui, soulagé, heureux de retrouver Lise sa petite sœur et ses parents. En passant les fêtes de Noël dans la sécurité et dans l'ambiance aimante du cocon familial, il se remit à douter de l'intérêt de cette quête, s’interrogeant si, profitant de son isolement et d'un moment de faiblesse on n'avait pas tenté de le manipuler une fois de plus.
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Conversion de Johan
Je connais tes œuvres. Je sais que tu n'es ni froid ni bouillant. Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n'es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. Parce que tu dis : Je suis riche, je me suis enrichi, et je n'ai besoin de rien, et parce que tu ne sais pas que tu es malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu, je te conseille d'acheter de moi de l'or éprouvé par le feu, afin que tu deviennes riche, et des vêtements blancs, afin que tu sois vêtu et que la honte de ta nudité ne paraisse pas, et un collyre pour oindre tes yeux, afin que tu voies. Moi, je reprends et je châtie tous ceux que j'aime. Aie donc du zèle, et repens-toi. Voici, je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je souperai avec lui, et lui avec moi. Celui qui vaincra, je le ferai asseoir avec moi sur mon trône, comme moi j'ai vaincu et me suis assis avec mon Père sur son trône.
Apocalyspe 3:15-21
De retour à Strasbourg, Johan s'inquiéta de qui étaient ces gens qu'il avait rencontrés. Était-ce une secte ? Quels étaient leurs objectifs ? Il apprit qu'ils appartenaient à un groupe chrétien interconfessionnel d'origine américaine dont l'objectif principal est d’entraîner les chrétiens à devenir des disciples du Christ. Ce groupe travaillait en association avec les églises chrétiennes locales sans soucis des dénominations. Il avait pour nom « Les Navigateurs ».
Mais tous ces anglo-saxons l’assommaient avec leurs citations. Il avait en horreur de ce qu'il percevait comme des joutes verbales à coup de versets bibliques, les comparant aux adversaires dans certains jeux, assénant la carte qui tue pour emporter la partie. Tout cela l’agaçait profondément. D'autant que n'ayant que très peu lu la Bible il se sentait en infériorité. Pour pouvoir faire face, il avait ramené la bible que lui avait offerte Sharon. Il se mit à la lire et à appendre par cœur les textes pour argumenter ses convictions avec leurs références, s'initiant sans le savoir aux premières disciplines chrétiennes préconisées par les Navigateurs.
Sans en avoir conscience, le grand moment s'approchait doucement...
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A plusieurs centaines de kilomètres de là, dans le petit village écossais de Galdwinie, Sharon MacPelt, son frère Michael, et leurs amis Kathleen, Winifred, Megan et Kyle était réunis.
Depuis que Sharon était à l'université de Glasgow, elle ne rentrait au manoir qu'un weekend sur deux. C'était l'occasion de passer l'après-midi du samedi à la Maison Paroissiale, qui avait été restaurée l'été précédent, avec le groupe de jeunes chrétiens du village. Le soir, ils avaient pris l'habitude de coloniser la grande table de la cuisine pour prendre, de façon plus informelle, le repas qu'ils avaient préparé ensemble.
Ils terminaient la soirée par une prière en commun. Ce soir là, Megan, la fille du charpentier du village, eut un comportement étrange. Ce n'était plus la petite fille autiste au regard vide et absent du début de l'été. Même s'il était toujours difficile de capter son regard, celui-ci brillait maintenant d'une lumière créatrice. Pendant l'été, posté devant la double fenêtre vide de la Maison paroissiale, elle avait dessiné les magnifiques vitraux qui l'ornaient à présent.
— Qui-a-t-il, Megan ? demanda Kyle, le jeune apprenti de son père, en lui prenant la main.
— Il faut prier pour Johan, fort, répondit Megan.
Les amis de la petite fille étaient toujours attentifs aux réactions imprévisibles de celle-ci. Ils se mirent à prier pour Johan, pour qu'il confie tous ses fardeaux à Jésus et qu'il se décide enfin à Le suivre comme son disciple.
— Que fais-tu ? demanda Sharon à son frère, en le voyant noter quelque chose dans le petit carnet vert, dans lequel il avait l'habitude de mentionner ses prières, et quand elles étaient exaucées.
— A en juger par l'attitude de Megan, ton cher cousin, malgré son orgueil, va se tourner vers notre Seigneur, répondit-il en montrant à sa sœur, la prière qu'il avait notée l'été dernier, concernant la conversion de Johan. Et, le connaissant, le combat va être rude, ajouta-t-il.
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Ce soir là, Johan lisait le livre de l'apocalypse de Saint-Jean. Le coté ésotérique du texte l'avait attiré après avoir assisté avec Lise et quelques amis, pendant un week-end où il était rentré à la maison, à un film « La Malédiction » avec Gregory Peck, qui y faisait abondamment référence. Ce film à classer dans les films d'horreur, l'avait terrifié jusqu'à être sujet à des cauchemars récurrents. Il n'en était pas encore arrivé au fameux 666. Mais il était en train de lire, dans le chapitre 3, le message de l'ange à l'église de Laodicée. Il fut frappé, touché au cœur par la pertinence des propos tenus dans ce message écrit il y a presque 2000 ans par l’apôtre Saint-Jean, un contemporain du Christ. C'était comme si ces mots lui avaient été adressés personnellement à travers les âges. Dans la solitude de sa chambre, le soir de la fête de Noël chez les américains, il avait pris conscience de combien il était malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu. Il avait espéré en vain le retour de Régis frappant à sa porte et c'était Jésus lui-même, le fils de Dieu, qui avait accepté de mourir sur la croix par amour pour lui, pour le soulager du fardeau de ses péchés, qui effectuait cette démarche associée à la promesse d'une relation personnelle avec Lui.
Voici, je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui, je souperai avec lui, et lui avec moi.
Apocalyspe 3:20
Il revint alors à Johan, les passages de l'évangile qu'il avait étudiés avec Régis :
Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle.
Jean 3:16
Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. Prenez mon joug sur vous et soyez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur; et vous trouverez du repos pour vos âmes.
Mathieu 11:28-29
Par trois versets (Jean 3:16), (Mathieu 11:28) et (Apocalypse 3:20), il avait les clefs de son problème. Il décida alors d'ouvrir la porte de son cœur à Jésus. Cette nuit là, il était minuit passé, il confia sa vie à Jésus-Christ dans la prière et les larmes afin qu'Il en soit le centre et qu'Il soit son Seigneur.
— O mon Dieu, je me reconnais pécheur devant Toi. J'accepte le salut que Tu m'offres par Ta grâce. J'accepte la relation personnelle avec Toi que Tu m'offres. Je Te prie que ni le temps, ni mon orgueil ne viennent l'altérer. Je t'offre ma vie pour que tu en sois le Seigneur et le centre.
Cette prière, il la recopia sur la 3ème de couverture de sa bible, bourrée de fautes d'orthographe dans l'émotion du moment. C'était la bible que lui avait offerte Sharon, sa cousine bien-aimée.
Se rappelant avoir vu dans la chambre de John, un poster de Jésus, toquant l'ONU comme à une porte, il décida d'aller lui demander des explications à ce sujet le lendemain matin.
C'était un dimanche matin. Ce week-end là, Johan était resté exceptionnellement à Strasbourg. Quand il alla voir John, en rentrant de la messe à l'église Saint-Maurice, celui-ci allait partir manger. Gentiment, il invita Johan à l'accompagner avec Régis. Le dimanche, la plupart des restaurants universitaires étaient fermés. Mais une permanence était organisée sur l'un ou l'autre des sites. Ce dimanche là c'était le FEC (Foyer des Étudiants Catholiques) qui était ouvert. Johan n'avait aucune idée de là où il se trouvait. Par ailleurs, la plupart des étudiants alsaciens rentraient dans leurs foyers respectifs. La perspective de manger seul ne le séduisait pas trop. L'invitation de John tombait à point.
A table, ne sachant pas ce qui s'était passé pour Johan la nuit précédente, John et Régis cherchèrent de nouveau à le convaincre. Mais ses mauvais réflexes et son esprit de contradiction reprirent le dessus transformant la conversation en ces joutes verbales qui pourtant l'irritaient. Après le repas ils prirent le café dans un WinStub. John et Régis étaient à bout d'argument. Du moins Johan le croyait-il. Il pensait être sur le point de « gagner », alors que les deux autres étaient probablement tout simplement sur le point de renoncer, le jugeant irrécupérable.
C'est alors que Johan sentit au plus profond de lui, le Seigneur l'inspirer :
— Johan ! Qu'est-ce que tu es en train de faire ? Qu'espères-tu gagner ainsi ? Ce n'est pas contre eux, mais contre moi que tu es en train de combattre. Dis leur ta décision de devenir mon disciple. Je te le demande comme un premier acte d'amour et de soumission.
Décider d'accepter de suivre Jésus, dans la solitude, c'était à la porté de Johan. Le confesser en public surtout devant des garçons qu'il considérait encore comme des adversaires, c'était une autre paire de manches. Pourtant à ce moment là, les derniers remparts tombèrent et il leur avoua son désir d'accepter Jésus. Il s'attendait à voir dans leurs yeux, une réaction de triomphe devant son humiliation. Au contraire, ce fut une joie bienveillante qui illumina leur visage. Comme il l'avait vu faire par Kathleen, lors de la conversion de Megan, la petite autiste de Galdwinie, John et Régis formulèrent une prière d'action de grâce pour remercier le Seigneur pour le bien qui venait de lui arriver.
La date qu'avait noté Michael dans son carnet de prière, c'était le dimanche 22 janvier 1978. Johan était alors en première année d'étude à l'ENSAIS.
1 CDT - Comité des Traditions constitué de neuf anciens de deuxième ou de troisième année chargés de l'organisation des séances de bizutage, et accessoirement de la discipline contre les bizuts récalcitrants.