samedi 4 janvier 2014

Grand-Père, de quoi souffre Megan ?

Grand-Père, de quoi souffre Megan ?1
Johan rentra au manoir et se dirigea vers le bureau de Grand-Père.
— Grand-Père ! C’est quoi le problème de Megan, exactement ?
— Pourquoi te préoccupes-tu de Megan, tout à coup ?
— Tu te rappelles, au début des vacances, sous le cèdre, la facilité avec laquelle elle a appris à faire de la dentelle ?
— Je me souviens surtout que ce jour là, tu as cessé de la considérer comme une attardée mentale.
— Regarde le dessin qu’elle vient de me donner.
Et Johan lui présenta le portrait que Megan avait brossé d’elle-même en se regardant dans une glace. Comme pour Johan, la vue de la gravure provoqua une grande émotion chez le vieillard.
— Ce portrait est magnifique et digne d’une grande artiste, dit-il. C’est Kathleen qui lui a offert un set de dessin pour son anniversaire. Mais j’ai du mal à concevoir par quelle intuition elle a pu discerner ce talent chez cette petite fille.
— De quoi souffre-t-elle au juste ?
— Je ne sais pas si le terme souffrir est adapté en ce qui la concerne. Encore que la façon dont elle perçoit les choses puisse l'amener à ressentir de la souffrance. En fait, elle est autiste.
— C'est ce que m'a dit MacSaor, son père. Mais c'est quoi comme maladie ?
— C'est assez complexe à expliquer. Moi même, je dois te l'avouer, je ne pense pas comprendre médicalement de quoi il s'agit. Bien que j’aie eu un long entretien avec le médecin qui suit Megan. Mais je vais tenter de te l'expliquer avec mes mots. A ton avis, combien avons nous de sens ?
— Cinq ! Répondit Johan : la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher.
— En réalité, nous en possédons beaucoup plus. Et le nombre exact est difficile à déterminer.
— On nous a toujours parlé des cinq sens. Quels sont les autres ?
— Par exemple, l'équilibre dont l'organe de perception se trouve dans l'oreille interne. Mais il existe des sens pour lesquels l'organe de réception n'est pas encore identifié comme la kinesthésie, c'est à dire le sens de la position relative de toutes les portions de ton corps, que tu exploites notamment, pour guider la cuillère vers ta bouche, geste conscient que tu peux effectuer les yeux fermés.
— Je n'avais jamais envisagé cet aspect des choses en mangeant ma soupe, plaisanta le jeune homme.
— Sans compter les sensibilités aux différents champs électriques, magnétiques et électromagnétiques révélés par les malaises ressentis par certaines personnes qui demeurent aux abords des antennes de radio de la BBC, continua Grand-Père.
« Et je n’ai évoqué pour le moment que les sens physiologiques. Mais notre capacité à percevoir le monde qui nous entoure ne se limite pas à cela. Nous possédons aussi une capacité à éprouver des sentiments et de l'émotion comme celle que tu as ressentie à la vue du portrait de Megan ou ce que tu ressens lorsque tu entends la musique de la cornemuse. »
« Maintenant, tu dois comprendre que tous les humains ne disposent pas des mêmes capacités en fonction de la performance respective des récepteurs sollicités. Certains sens peuvent être déficients comme la surdité pour l'ouïe. »
— Ou le daltonisme qui altère la perception des couleurs pour la vue.
— Précisément. A contrario d’autre sens peuvent se manifester avec une acuité accrue par rapport à la moyenne. Comme les personnes qui entendent des fréquences, très basses ou très hautes, inaudibles pour la plupart des gens. C’est le cas de Megan.
— Tu veux dire que Megan douée de super sens ?
— Oui ! Effectivement !
— Mais en quoi le fait de disposer de super pouvoirs peut-il causer de la souffrance ? Moi, je trouve ça plutôt génial.
— Pourtant, au début de l’été, tu as qualifiée Megan de « débile ».
A cette évocation, le garçon fut à nouveau saisi par une émotion qui lui fit luire les yeux.
— Kyle me l’a rappelé tout à l’heure, avoua-t-il. Il m’a aussi rappelé que je l’avais qualifié de « taré ». Et je t’assure que je le regrette profondément. Je ne sais pas comment il l’a su, car lorsque j’ai dit ça, je m’adressais à Lise en français.
— Rappelle-toi ce que je t’ai dit tout à l’heure. Au delà de l’ouïe et de la vue se trouvent des sens encore méconnus. Mais peut-être l’a-t-il tout simplement perçu à travers l’expression de ton visage.
— Mais pour Megan, c’est quoi son super pouvoir ?
— Il y a un sens que je n’ai pas encore mentionné : de même que la kinesthésie te permet de percevoir la position relative de tes membres, il en est un qui te donne la perception de l’instant présent.
— Tu as lu « Flatland » d’Edwin Abbott Abbott, le livre que je t’ai prêté au début de l’été ?
— Oui ! Je l’ai même beaucoup aimé.
— Alors, je vais tenter de te l’expliquer par la géométrie.
« Nous semblons évoluer dans un espace à trois dimensions. Par évolution, j'entends que cet espace n'est pas figé. Les éléments qui le composent se déplacent les uns par rapport aux autres suivant six degrés de liberté, une translation et une rotation relativement à chacun des trois axes que l'on peut dériver successivement par rapport au temps pour exprimer la vitesse et l'accélération.
« Ces concepts ont conduit les scientifiques à modéliser l'univers de façon géométrique en introduisant une quatrième dimension : le temps. »
Pendant ses explications, Grand-Père alla chercher une boîte, percée d’une fente sur sa longueur et munie d’une manivelle, qui se trouvait sur une étagère.
— Maintenant regarde, dit-il en tournant la manivelle. Décris-moi ce que tu vois à travers la fente.
— Il y a des petits segments colorés qui apparaissent, se déplacent le long de la fente, puis disparaissent.
— C’est comme dans Flatland, reprit Grand-Père, lors de la visite du Carré à Lineland. La fente te laisse percevoir un espace à une dimension. Dans le cas présent cette boîte permet de simuler la dimension du temps comme un déplacement continu constant dans une dimension orthogonale.
« Imagine les petits segments colorés de la boîte doté d’une intelligence individuelle. Ils auraient l’impression de naître dans une position due au hasard avec une taille aléatoire. Il en est de même pour nous et notre espace à trois dimensions observable dans une « fente » de temps. »
« A une différence près, toutefois : l’épaisseur de la fente n’est pas infiniment petite et les bords de celle-ci ne sont pas nets, mais flous. Ce qui nous donne une perception du passé par le souvenir et du futur pour nous permettre de nous projeter pour construire et inventer, ces perceptions s’estompant jusqu’à disparaitre en fonction de l’éloignement de l’instant présent. »
« Un ancien collègue qui a fait sa thèse sur ce sujet a élaboré un modèle mathématique pour quantifier ce sens de la perception du présent. Il la représente sous la forme d’une courbe de Gauss. »
— Mais pour Megan, insista Johan.
— Alors que la fente des gens normaux est relativement fine, celle de Megan est beaucoup plus large. Ce qui perturbe considérablement sa perception du monde qui l’entoure et rend problématique sa communication avec les autres qui sont dans l’impossibilité de comprendre ses « visions » comme dit Granny. C’est ce qui se passe pour le carré de Flatland qui ne comprend pas le concept de « sphère ».
— Mais son mutisme, reprit Johan.
— Rappelle-toi les difficultés pour le carré à expliquer aux habitants de Lineland les deux dimensions qui caractérisent ceux de Flatland. Ou celles rencontrées par la sphère pour expliquer au carré un espace à trois dimensions.
« La parole n’est qu’une abstraction de la pensée. Il lui faudrait inventer des mots pour représenter ce quelle ressent que de toute façon personne ne pourrait comprendre. Et sans doute est-ce ce qu’elle cherche à exprimer par se gestes répétitifs et par ses onomatopées. »
« Son regard nous semble absent, ne se fixant sur rien. Alors que probablement, il est orienté sur son présent à elle tel qu’elle le perçoit. »
— Mais pourquoi cela entraine-t-il de la souffrance ?
— C’est le cas aussi pour d’autre sens hypertrophiés. Par exemple, pour les rares personnes qui perçoivent des champs électromagnétiques et qui ressentent des malaises aux abords des antennes radios, où pour les personnes qui distinguent les infrasons que personne d’autre n’entend et qui les rendent malades parce que leur organisme n’est pas conçu pour supporter des fréquences aussi basses.
« Megan a une perception du passé qui l’enferme dans le regret ou la nostalgie de ses moments de plaisir et de joie, voire dans la culpabilité lorsque qu’elle conçoit qu’elle s’est trompée dans ses choix. Et elle a une perception d’un futur sur lequel elle est tentée d’intervenir comme nous nous intervenons dans notre présent avant d’être confrontée à l’impossibilité d’y parvenir. »
— Mais c’est le cas de tout le monde en fait, fit remarquer Johan pensant à sa propre culpabilité et à son ambition de changer le monde.
— Mais pour Megan, ce phénomène est considérablement amplifié.
« Et ce doit être terrible. Car ça doit la remplir de frayeur, comme dans certains cauchemars où tu vois que quelque chose de mauvais va arriver, qu’il te semble que par un geste tu peux le stopper et que tu n’arrives pas à l’accomplir. »
— Et on ne peut rien faire pour la soigner ?
— Ce serait comme la priver d’un membre ou d’un œil. Elle en ressentirait un manque qui lui causerait d’autres souffrances. Car elle possède ce don depuis sa naissance.
— Tu en parles comme si c’était un avantage.
— Mais peut-être est-ce le cas ? Cette aptitude exceptionnelle de Megan que l’on qualifie d’autisme est classée comme une maladie mentale, dans la catégorie des schizophrénies infantiles. Ce que je trouve regrettable. Mais peut-être est-ce un grand cadeau de Dieu, en fin de compte. Saint-Pierre dit dans sa deuxième lettre :
Devant le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour.
II Pierre 3:8
« Imagine que la perception de Dieu sur l’univers le soit à travers une fente de largeur infinie. On pourrait considérer que Megan possède des facultés quasi divines. »
Grand-Père s’empara à nouveau de la boîte à manivelle qu’il avait utilisée auparavant et l’ouvrit.
— Tiens, regarde la réalité de ce que tu as observé tout à l’heure à travers la fente.
Il avait sorti un rouleau de toile de la boîte. Il le déroula devant Johan. C’était la reproduction d’une magnifique icône du Christ Pantocrator.
— Mais la fente de Megan n’est pas de largeur infinie.
— Je vais essayer de te faire percevoir autrement la manière dont Megan conçoit le présent en prenant l'exemple de ton appareil photo : Lorsque tu prends une photo, en général tu choisis une ouverture qui te garantit de la profondeur de champs pour enregistrer un maximum d'informations sur la pellicule. Mais je crois que tu disposes d'un objectif de grande qualité qui te permet une ouverture à 2.
— Et même à 1.4, précisa Johan.
— A cette ouverture, continua Grand-Père, la profondeur de champs est quasi nulle. Essaye en réglant la focale sur le point le plus rapproché. Tous ce qui se trouve derrière est imperceptible. Maintenant, modifie doucement la mise au point de façon continue jusqu'à focaliser sur l'infini.
— Je comprends. Comme dans la fente de la boîte, les objets apparaissent successivement en fonction de leur éloignement, mais, en même temps, ceux qui sont proche deviennent flous jusqu'à disparaitre.
— Exactement. Maintenant recommence avec une ouverture à 8. La lumière de la pièce te le permet.
— J’ai pigé. La profondeur de champ est plus grande. Et on peut distinguer un plus grand nombre d’objet en même temps, mais avec l’inconvénient qu’il est très difficile de distinguer maintenant celui qui est le plus important.
— Précisément ! Megan perçoit le présent avec une grande profondeur de champ. Mais paradoxalement elle à du mal à établir un ordre chronologique entre les instants du fait qu’elle les perçoive ensembles.
Johan médita un moment. Puis il dit :
— J’aimerai aider cette gamine.
— Prends exemple sur Kyle. Il éprouve beaucoup de tendresse pour elle.
— Et c’est réciproque. C’est la seule personne sur laquelle elle arrive à fixer son regard. Et je l’ai vu suivre des yeux les mains de Kyle lorsqu’il a usiné son premier balustre. A croire qu’elle le guidait dans ses gestes.
— Ce qui était probablement le cas. Comme j’ai tenté de te l’expliquer tout à l’heure nous sommes tous doués de nombreux sens dont, en fin de compte, peu ont été identifiés et encore moins ont été étudiés.
— Mais que va devenir Megan ?
— Au début de l’été, tu t’es aussi probablement demandé « mais que va devenir Kyle ? ».
Johan acquiesça de la tête.
— Pourtant, aujourd’hui tu as la réponse. Galdwinie va trouver en lui l’un de ses meilleurs menuisiers.
« C’est tout le problème de la place que notre société moderne laisse au handicap. Aujourd’hui tout est orienté vers la performance et le profit. Pourtant ces deux petits sont capables de réaliser des choses magnifiques. »
— Mais pour Megan, sa souffrance est particulièrement injuste.
— Imagine les petits segments que tu as observé à travers la fente de la boîte tout à l’heure se plaindre de ce que l’un est plus petit que l’autre, que l’un demeure visible plus longtemps que l’autre, que l’un est couvert de dorure alors que l’autre est doté d’une couleur terne. Et regarde ce Christ Pantocrator et dit moi à quelle prétention peut prétendre chaque petit segment au regard de cette œuvre magnifique. Saint-Paul a écrit dans sa lettre aux romains :
Que dirons-nous donc ? Y a-t-il en Dieu de l'injustice ? Loin de là !
Romains 9:14
« Et un peu plus loin : »
O homme, toi plutôt, qui es-tu pour contester avec Dieu ? Le vase d'argile dira-t-il à celui qui l'a formé : Pourquoi m'as-tu fait ainsi ? Le potier n'est-il pas maître de l'argile, pour faire avec la même masse un vase d'honneur et un vase d'un usage vil ?
Romains 9:20-21
« Même si je les sors de leur contexte, car dans cette épitre, Saint-Paul établissait sa rhétorique pour souligner la responsabilité des hommes de reconnaitre Dieu comme Seigneur face à des objecteurs qui lui soutenaient que Dieu ne peut pas être juste en blâmant les hommes qu’il avait créé capables de commettre le péché, je trouve ces versets particulièrement adapté en la circonstance. »
« Dans une autre lettre, Saint-Paul a écrit : »
Aujourd'hui nous voyons au moyen d'un miroir, d'une manière obscure, mais alors nous verrons face à face; aujourd'hui je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme j'ai été connu.
I-Corinthiens 13:12
« Au temps de Saint-Paul les miroirs étaient loin de posséder les qualités optiques de notre époque. Ils étaient fabriqués en airain, un alliage de cuivre et d’étain qui ne reflétait qu’une image brouillée. Nous ne voyons la création que partiellement, comme tu ne voyais que des segments colorés lorsque je faisais défiler derrière la fente cette magnifique icône. »
— Mais pour Megan, qu’est-ce que je peux faire ? demanda le garçon.
— Ce verset de la première épitre aux Corinthiens, que je viens de te citer, conclut un chapitre réputé sous l’intitulé « l’hymne à l’Amour ». Je ne peux te donner que le même conseil que l’apôtre : Aime-la, chéris-la, non pas par pitié ou par compassion, mais telle qu’elle est et pour ce qu’elle est.
1 NdA - Cet échange entre Johan et son grand-père se situe chronologiquement dans le chapitre 6 - Megan et Kyle.